Polémiques sur les fonds politiques au Sénégal : une pratique remontant à diouf

Un débat brûlant sur les fonds alloués à la Primature

Les réseaux sociaux et les plateformes médiatiques s’embrasent autour d’une question sensible : qui a réellement bénéficié des fonds politiques au Sénégal avant l’arrivée d’Ousmane Sonko à la tête du gouvernement ? Entre révélations, démentis et polémiques, le débat divise l’opinion publique et les responsables politiques.

L’Assemblée nationale, réunie en session extraordinaire depuis le 10 août 2026, examine actuellement une proposition de loi visant à encadrer ces crédits spéciaux et fonds secrets. Ce texte s’inscrit dans un contexte marqué par des tensions accrues autour de la gestion de l’argent public et de la transparence des institutions.

L’affirmation choc d’Aly Ngouille Ndiaye

L’ancien ministre de l’Intérieur, Aly Ngouille Ndiaye, a déclenché une vive polémique en affirmant qu’Ousmane Sonko était le premier Premier ministre à disposer de fonds propres à sa fonction. Selon lui, aucun de ses prédécesseurs n’aurait bénéficié d’une telle enveloppe discrétionnaire : « En réalité, il a été le premier chef du gouvernement à y avoir droit. Moi je n’ai pas été Premier ministre, mais il y a des anciens Premiers ministres qui sont toujours là et qui m’écoutent, et il n’y a que Boun Abdallah Dionne qui est décédé, et je sais qu’il n’avait pas de fonds pour ça. Donc, cela a démarré avec lui. »

Il a également évoqué le montant de 1,7 milliard de francs CFA, souvent cité par Sonko, tout en soulignant l’absence de clarté sur sa périodicité : « Certains disent par trimestre, d’autres par année. Si c’était par année, Sonko était autour de 8 milliards. » Il a ajouté que cette dotation initiale aurait été entièrement consommée avant que Sonko ne sollicite un complément budgétaire, suggérant ainsi un déficit dans la gestion de ces fonds.

Les contre-feux : des témoins historiques contredisent la version

Les déclarations d’Aly Ngouille Ndiaye ont immédiatement suscité des réactions vives. Plusieurs témoignages, notamment celui de Souleymane Ndéné Ndiaye, dernier Premier ministre d’Abdoulaye Wade, viennent contredire sa thèse. Ce dernier a affirmé avoir disposé de fonds politiques dès son passage en tant que Directeur de cabinet du président de la République : « Même quand j’étais Directeur de cabinet du président de la République, j’avais déjà des fonds politiques. Chaque fin du mois, on me donnait mes fonds politiques. »

D’autres figures politiques, comme Macky Sall et Idrissa Seck, ont également évoqué l’existence de ces enveloppes discrétionnaires durant leurs mandats respectifs. Un fait marquant reste celui d’Abdoulaye Wade, qui aurait puisé dans ses propres fonds présidentiels pour soutenir financièrement ses Premiers ministres.

La réponse de la mouvance présidentielle : des affirmations « gratuites »

Le camp de la majorité présidentielle a réagi en dénonçant les propos d’Aly Ngouille Ndiaye. Elimane Pouye, directeur général de la SOGEPA SN, a qualifié ses déclarations d’affirmations gratuites et a invité à comparer les budgets de la Primature sur les exercices 2023, 2024 et 2025. Selon lui, les variations observées s’expliquent principalement par les changements institutionnels et non par l’introduction de nouveaux fonds.

Il a souligné que la question centrale ne devrait pas porter sur l’existence de ces fonds avant Sonko, mais sur leur utilisation par ses prédécesseurs. Pour lui, le débat doit se concentrer sur la transparence et le contrôle démocratique de l’argent public, plutôt que sur des polémiques infondées.

Une pratique remontant à Abdou Diouf

Pour comprendre l’ampleur du sujet, il faut remonter aux origines de ces fonds. Plusieurs sources indiquent que leur montant a considérablement augmenté au fil des régimes : environ 650 millions de francs CFA sous Abdou Diouf, puis près de 8 milliards sous Abdoulaye Wade. Un rapport des Inspecteurs généraux d’État (IGE) couvrant la période 2008-2012 révèle que 108 milliards de francs CFA ont été consommés, dont 48 milliards sans régularisation comptable.

Un exemple emblématique est celui du Programme national de développement local (PNDL), un fonds de 100 milliards de francs CFA confié à la Primature. Ce programme a fait l’objet d’une enquête après le départ d’Idrissa Seck en 2004, notamment en raison de soupçons d’enrichissement illicite.

Les voix qui réclament un encadrement légal

Plusieurs députés, dont Guy Marius Sagna et Thierno Alassane Sall, ont pris position pour un encadrement strict de ces fonds. Guy Marius Sagna a révélé avoir soumis une proposition de loi dès septembre 2025 pour créer une commission de vérification, mais Ousmane Sonko aurait demandé à ce que la réforme soit portée par le gouvernement plutôt que par l’Assemblée nationale.

Thierno Alassane Sall, ancien ministre de l’Énergie, a qualifié ces fonds de « vol » et a insisté sur l’absence de tout vote parlementaire les autorisant. Il a distingué ces enveloppes des crédits votés pour le renseignement, qui relèvent de la présidence de la République.

El Hadj Momar Samb, secrétaire général de la RTA-S, a critiqué un « opportunisme » de la majorité parlementaire, rappelant que certains de ses membres n’avaient pas soulevé cette question lorsqu’ils occupaient des responsabilités gouvernementales.

Encadrer plutôt que supprimer : la position officielle

Le président Bassirou Diomaye Faye a justifié le maintien de ces fonds, évoquant leur rôle dans le renseignement et la solidarité. Ousmane Sonko, quant à lui, a exclu leur suppression tout en se disant favorable à leur encadrement. Il a cité devant l’Assemblée nationale, le 22 mai 2026, le montant de 1,77 milliard de francs CFA alloué à la Primature.

La session extraordinaire ouverte le 10 août 2026 prévoit l’examen, en urgence, d’une proposition de loi encadrant les crédits spéciaux et fonds secrets. Ce débat met en lumière la tension entre une pratique institutionnelle ancienne et les exigences de transparence portées par les nouvelles autorités.