Alors que la justice sud-africaine s’apprête à rendre son verdict concernant le sort de Kémi Séba, activiste au million et demi d’abonnés sur les réseaux sociaux, arrêté en avril dernier alors qu’il tentait de rejoindre le Zimbabwe via des moyens illégaux, l’écrivain ivoirien Venance Konan interroge la pertinence de cette figure controversée dans le paysage du panafricanisme contemporain. Cette réflexion permet d’explorer les mutations d’un mouvement historique et ses différentes déclinaisons actuelles.
Kémi Séba, de son vrai nom Stellio Gilles Robert Capo Chichi, détient les nationalités béninoise et nigérienne. Son arrestation en Afrique du Sud, aux côtés de son fils de 18 ans et d’un militant suprémaciste blanc sud-africain nostalgique de l’apartheid, soulève des questions sur ses motivations réelles. Bien qu’il se présente comme le président de l’ONG « Urgences panafricanistes », ses prises de position radicales contre la France, le franc CFA et ses propos antisémites lui ont valu la perte de la nationalité française. Poursuivi au Bénin pour « apologie de crimes contre la sûreté de l’État », il est également visé par un mandat d’arrêt international après avoir soutenu publiquement des militaires impliqués dans une tentative de coup d’État.
Des figures panafricanistes au service des intérêts russes
Kémi Séba, aux côtés de Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, incarne une forme de panafricanisme médiatique en Afrique francophone. Leur combat commun contre l’influence française s’accompagne d’un soutien inconditionnel à la Russie et aux régimes autoritaires de l’Alliance des États du Sahel (AES), composée du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Cette alliance, dirigée par des juntes militaires, se caractérise par un rejet affiché de la démocratie. Le panafricanisme se réduit-il aujourd’hui à une opposition systématique à l’Occident, au prix d’une soumission à de nouvelles formes de domination ?
Le panafricanisme : d’un mouvement de libération à des réalités fragmentées
Né au début du XXe siècle dans les milieux intellectuels afro-américains et caribéens, le panafricanisme fut un moteur essentiel des luttes anticoloniales en Afrique. Des figures comme Kwame Nkrumah au Ghana, Sékou Touré en Guinée ou encore Patrice Lumumba au Congo ont incarné cette vision d’une Afrique unie et émancipée. Le mouvement a également uni les étudiants africains en France, regroupés au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), qui militaient pour la décolonisation et l’intégration continentale. Leurs actions, notamment contre la guerre d’Algérie, leur ont valu répression et surveillance de la part des autorités françaises. Dissoute en 1980, la FEANF a marqué l’histoire par son engagement militant.
Les indépendances des années 1950-1960 ont été perçues comme des victoires du panafricanisme, aboutissant à la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1963. Cette organisation visait à renforcer la coopération et l’unité entre les États africains. Pourtant, après les indépendances, les micro-nationalismes ont pris le dessus, menant à des conflits internes comme la sécession de l’Érythrée ou les tensions au Soudan, au Biafra et en Casamance. En 2002, l’idée d’une Afrique unifiée a tenté un renouveau sous l’impulsion du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, qui a poussé à la transformation de l’OUA en Union africaine (UA). Malgré la création du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) en 2001, ce projet n’a pas abouti à une intégration concrète et durable.
L’écueil des nationalismes et la quête d’une unité africaine
Aujourd’hui, le terme « panafricanisme » est souvent brandi par des leaders politiques africains, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition. Par exemple, l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo a créé le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), se revendiquant panafricaniste. De même, le parti au pouvoir au Sénégal, le PASTEF, met en avant une rhétorique panafricaniste. Pourtant, dans les faits, les tensions entre pays africains persistent : conflits frontaliers, chasse aux migrants africains, comme en Afrique du Sud, ou rivalités géopolitiques entre le Sahel et la CEDEAO.
Les figures actuelles du panafricanisme, comme Kémi Séba, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, se présentent comme des victimes de la répression occidentale. Cependant, leurs liens avec des régimes autoritaires et des puissances étrangères comme la Russie soulèvent des interrogations. Selon des révélations, ces activistes pourraient même être financés par des dirigeants africains, comme Faure Gnassingbé, mettant en lumière les contradictions d’un mouvement qui se veut libérateur mais qui, dans les faits, sert des intérêts particuliers. Kémi Séba lui-même, malgré son discours anti-français, regretterait la perte de sa nationalité française, ce qui en dit long sur l’ambivalence de ses motivations.
Vers un panafricanisme d’urgence
Face aux défis globaux et à la montée des prédations internationales, l’Afrique doit-elle se tourner vers un panafricanisme plus radical, voire urgent ? Les dérives actuelles du mouvement, marquées par des alliances controversées et des discours populistes, risquent de discréditer l’idéal originel d’émancipation et de solidarité. Le panafricanisme authentique ne devrait-il pas plutôt privilégier l’unité, la démocratie et le développement durable, plutôt que de se substituer à une domination par une autre ?
