Alors que le Tribunal arbitral du sport (TAS) examine toujours le recours déposé par la Fédération sénégalaise de football (FSF) contre la Confédération africaine de football (CAF) et la Fédération royale marocaine de football (FRMF), les tensions autour de la finale controversée de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) ne faiblissent pas. Lors du sommet Afrique-France à Nairobi, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye a choisi d’évoquer cette victoire arrachée sur le terrain en janvier dernier, malgré la décision administrative du 17 mars attribuant le titre au Maroc (3-0). Une déclaration qui a résonné comme une provocation dans les couloirs diplomatiques, sous les yeux de Patrice Motsepe, président de la CAF, et d’Emmanuel Macron.
Installé aux côtés de William Ruto et Duma Boko, le chef de l’État sénégalais a marqué les esprits en déclarant : « Merci à vous pour ce verdict ! », une ironie cinglante envers la décision de la CAF. Les Lions de la Teranga, sacrés sur le terrain à Rabat (1-0 après prolongation), avaient pourtant quitté le stade sous les applaudissements. Mais la FSF, considérant cette volte-face comme un « braquage administratif », a saisi le TAS. Les mémoires des deux parties sont désormais entre les mains des arbitres suisses, et l’affaire pourrait s’étendre sur plusieurs mois.
Diplomatie et football : une coexistence tendue
À Nairobi, la session « sport et développement » du sommet a été le théâtre d’une démonstration de force sénégalaise. Pourtant, aucun officiel marocain n’a participé à cette séquence, malgré la présence du Premier ministre Aziz Akhannouch pour évoquer d’autres sujets. « Ils n’ont pas jugé utile de s’y attarder », confie une source proche du dossier. Quatre mois après la finale chaotique du stade Mouley-Abdellah, l’évitement est mutuel. Les échanges à Nairobi ont soigneusement évité le sujet, comme pour apaiser des relations déjà fragilisées.
Interrogée après la clôture du sommet, la ministre déléguée française Eléonore Caroit a déclaré : « Vu l’ampleur du litige, je m’attendais à en entendre parler. Pourtant, lors des nombreuses tables rondes auxquelles j’ai assisté, aucun débat n’a abordé la question. Aucune tension n’a été perceptible. » Son homologue, Jean-Noël Barrot, a nuancé : « Si le conflit n’a pas été évoqué publiquement, il reste présent dans les dialogues bilatéraux. Ce n’est pas qu’une affaire de football. »
Prison, grâces royales et ombre sur les relations bilatérales
Au-delà du contentieux sportif, une affaire pénale empoisonne les relations entre le Sénégal et le Maroc. Un Français, frère d’un membre du staff sénégalais, accusé d’avoir lancé une bouteille d’eau sur des forces de l’ordre lors des incidents en tribune, a purgé trois mois de prison à Rabat avant d’être libéré le 18 avril. Il clame son innocence. Trois des dix-huit supporters sénégalais condamnés pour violences et dégradations, incarcérés depuis janvier, ont également retrouvé la liberté ce jour-là. Ils ont effectué un pèlerinage au mausolée d’Ahmed Tidjani à Fès avant de rentrer à Dakar le 7 mai. Les quinze autres, condamnés à des peines allant de six mois à un an, attendent toujours une éventuelle grâce du roi Mohammed VI.
Diplomatie et football : préserver les apparences
Dans chaque capitale, on affiche une volonté de calmer le jeu. Côté marocain, on insiste sur les « liens religieux et historiques » qui unissent les deux pays, rappelant que « ces relations doivent primer sur un match de football ». À Dakar, on tempère : « Nous sommes comme la langue et les dents : parfois, on se mord. Mais la voie diplomatique doit jouer son rôle. Le Sénégal respecte la souveraineté de chaque nation et attend la même considération en retour. »
Ce contentieux a déjà laissé une trace réglementaire. Lors du dernier congrès de la FIFA à Vancouver fin avril, l’IFAB (International Football Association Board) a adopté la « règle Pape Thiaw », du nom du sélectionneur sénégalais qui avait incité ses joueurs à quitter le terrain en protestation contre un penalty accordé au Maroc. Désormais, l’arbitre peut sanctionner d’un carton rouge tout joueur quittant le terrain ou tout membre du staff incitant à cette action. Un délégué de la CAF présent à Vancouver a résumé l’objectif de cette réforme avec une pointe d’humour : éviter une « sénégalisation » du football mondial.
Entre recours judiciaires à Lausanne, prisonniers à Rabat et rebondissements diplomatiques à Nairobi, la finale de la CAN 2026 s’inscrit comme l’une des plus longues et des plus complexes de l’histoire du football africain. Une affaire qui dépasse largement le cadre sportif.
