Espace civique au Burkina Faso : les militaires musèlent les voix critiques

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espace civique au Burkina Faso : les militaires musèlent les voix critiques

Arrestation de l’imam Kindo, suspension de l’Union générale des étudiants, répression accrue : retour sur une semaine qui révèle la dégradation des libertés au Burkina Faso sous la junte militaire.

La semaine écoulée au Burkina Faso a été marquée par des événements qui inquiètent les défenseurs des droits humains. L’arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo, figure religieuse influente, et la suspension de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB), syndicat historique, illustrent une tendance préoccupante : l’espace civique se réduit comme peau de chagrin sous le régime militaire.

L’imam Kindo, symbole d’une résistance religieuse

Le 2 juin, à l’aube de la Tabaski, des hommes encagoulés se sont présentés au domicile de l’imam Mohamed Ishaq Kindo. Son arrestation a provoqué une onde de choc dans le pays. Cet homme, loin d’être une figure marginale, était connu pour son engagement critique envers les autorités, y compris envers le capitaine Ibrahim Traoré, chef de la junte.

L’imam Kindo n’hésitait pas à s’exprimer sur des sujets sensibles, comme le projet de loi visant à encadrer les pratiques religieuses, notamment les prières en public. Son interpellation a immédiatement suscité des réactions vives : des fidèles ont manifesté, des heurts ont éclaté, et des dizaines de personnes ont été interpellées.

La Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB), dont il était membre, a appelé au calme à plusieurs reprises. Une bataille de l’information s’est également engagée, avec la diffusion de faux communiqués annonçant sa mort, rapidement démentis par le procureur général. Certains contenus, comme des vidéos prétendant montrer des exactions, contiennent selon Africacheck des incohérences flagrantes, laissant suspecter l’usage de l’intelligence artificielle.

Un profil distinct de l’imam malien Mahmoud Dicko

Certains observateurs ont tenté de comparer l’imam Kindo à l’imam Mahmoud Dicko au Mali. Pourtant, comme l’explique le journaliste burkinabè en exil Newton Ahmed Barry, les différences sont notables :

« L’imam Kindo n’avait pas la même ambition que l’imam Dicko. Il incarnait plutôt une veille citoyenne, s’attachant à des questions liées à la pratique religieuse et à la préservation du dogme islamique au sein de la FAIB. Son rôle était avant tout spirituel et social, pas politique. »

L’UGEB, syndicat historique suspendu pour trois mois

Autre symbole fort de la répression : la suspension pour trois mois renouvelables de l’UGEB, l’un des plus anciens syndicats étudiants du pays, fondé en 1960. Son président, Bazo Wilfried, ainsi que plusieurs membres, ont été interpellés.

Les autorités accusent l’UGEB d’« apologie du terrorisme » et de « démoralisation des forces de sécurité », après que le syndicat eut critiqué la situation sécuritaire et évoqué une « guerre civile » ainsi que l’« incapacité manifeste » des autorités à rétablir la sécurité.

Pour Mahamadou Idder Alghabid, secrétaire général adjoint de l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS), ces accusations s’inscrivent dans une logique régionale inquiétante :

« Accuser des étudiants désarmés d’apologie du terrorisme relève de la méthode la plus éculée. Pourtant, c’est un schéma désormais bien connu au Sahel : toute contestation est étouffée sous le prétexte fallacieux de liens avec le terrorisme. Cette rhétorique est devenue monnaie courante dans les trois pays dirigés par des militaires. »

Une tendance autoritaire qui s’étend au Sahel

Au Burkina Faso, mais aussi au Mali et au Niger, les organisations de défense des droits humains constatent une restriction progressive des libertés publiques. Dissolutions d’associations, pressions judiciaires, limitations de la liberté d’expression : ces mesures alimentent un climat de peur et d’autocensure.

Selon l’Alliance des démocrates du Sahel, la frontière entre critique politique, expression syndicale et infraction pénale devient de plus en plus floue. Les régimes militaires justifient ces restrictions par la lutte contre le terrorisme, mais en réalité, elles visent surtout à museler toute opposition.

Une contestation qui persiste malgré la répression

Malgré les risques – arrestations, enlèvements, violences – des voix continuent de s’élever, souvent depuis l’étranger. Mahamadou Idder Alghabid reste optimiste :

« Nous savons que le combat est immense face à trois régimes militaires. Pourtant, chaque jour, nous gagnons du terrain. Leurs promesses de souveraineté et de lutte contre l’impérialisme se sont révélées creuses. Les Sahéliens, du Burkina au Niger en passant par le Mali, prennent conscience de la supercherie. Leur résistance s’organise, et leur soutien aux putschistes s’effrite. »

Newton Ahmed Barry abonde dans le même sens :

« L’excès de force est toujours la faiblesse des régimes autoritaires. Ibrahim Traoré et sa junte ne pourront échapper à leurs propres excès. La société burkinabè, malgré les pressions, refuse de plier. Elle réagira, tôt ou tard. »

Appel à une mobilisation internationale

Les organisations de défense des droits humains, comme Human Rights Watch, appellent à une mobilisation accrue pour soutenir les espaces d’expression et les initiatives civiles. Ilaria Allegrozzi, chercheuse sur le Sahel, souligne :

« Il est crucial de continuer à soutenir les formes pacifiques de résilience démocratique. Les partenaires du Burkina Faso ne doivent pas se réfugier derrière l’argument fallacieux selon lequel condamner la junte serait contre-productif. Le silence et l’ambiguïté ne font que légitimer les dérives autoritaires. »

Plus largement, la question de la légitimité des pouvoirs militaires reste entière. Comme le rappelle HRW, il est essentiel de nommer clairement les atteintes aux libertés et de rappeler que la confiscation du pouvoir par des putschistes ne peut en aucun cas devenir une norme acceptable.