Crise migratoire à Ceuta : le Maroc instrumentalise-t-il la pression migratoire ?

crise migratoire à Ceuta : le Maroc instrumentalise-t-il la pression migratoire ?

En moins de 24 heures, plus de 60 000 personnes ont franchi illégalement la frontière entre le Maroc et Ceuta, enclave espagnole de 20 km². Madrid suspecte Rabat de chercher à influencer sa politique étrangère.

Des migrants en train de traverser à la nage entre le Maroc et l'enclave espagnole de Ceuta

L’afflux massif de migrants à Ceuta, ville autonome espagnole située en Afrique du Nord, a plongé la région dans une crise humanitaire sans précédent. En 24 heures, plus de 60 000 personnes ont franchi la frontière, souvent en nageant ou en traversant les collines, malgré les contrôles renforcés des autorités marocaines.

Cette situation survient une semaine après la visite officielle du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez en Algérie. Une coïncidence qui interroge : le Maroc cherche-t-il à sanctionner Madrid pour son rapprochement avec Alger ?

Ceuta sous tension : des milliers de migrants à la frontière

La ville de Ceuta, peuplée de 85 000 habitants, se retrouve submergée par l’arrivée soudaine de ces migrants. Les scènes de chaos sont visibles : familles entières, jeunes et personnes à mobilité réduite tentent de rejoindre le territoire espagnol, parfois au péril de leur vie. Les forces de sécurité marocaines, bien qu’elles aient tenté de bloquer les accès routiers, n’ont pu empêcher cette vague migratoire.

Les autorités espagnoles maintiennent officiellement que les relations diplomatiques entre les deux pays restent solides. Selon le ministère des Affaires étrangères, l’accord migratoire actuel avec le Maroc serait « exemplaire », avec une « coordination renforcée » pour gérer cette crise. Rabat a finalement confirmé l’existence d’un accord avec Madrid visant au rapatriement des migrants entrés illégalement.

Une décision judiciaire exploitée par les trafics d’êtres humains ?

Le ministère de l’Intérieur espagnol attribue cet afflux à des réseaux de passeurs qui, selon lui, « instrumentalisent » une récente décision de la Cour suprême. Cette dernière stipule que toute personne entrant sur le territoire espagnol doit bénéficier d’une assistance juridique et d’un examen individuel de sa situation.

Ruth Ferrero, politologue à l’Institut Complutense d’études internationales (ICEI), tempère cette analyse : « Cette interprétation est trompeuse. La décision ne signifie pas une ouverture incontrôlée des frontières, mais simplement l’application du droit international en matière d’asile. Cela ne remet pas en cause les retours ou rapatriements possibles. »

Un précédent en 2021 : quand Ceuta était déjà une monnaie d’échange

En mai 2021, près de 9 000 migrants avaient envahi Ceuta en représailles à l’accueil en Espagne du leader du Front Polisario, Brahim Ghali. À l’époque, le Maroc avait qualifié cet accueil de « déplorable » et les rapports ultérieurs du Centre national de renseignement espagnol (CNI) évoquaient une campagne de désinformation ciblant les migrants subsahariens.

Haizam Amirah Fernández, directeur exécutif du Centre d’études arabes contemporaines (CEARC), souligne un « schéma récurrent » : « Les autorités marocaines utilisent les mouvements humains comme levier politique, notamment lorsque leurs attentes ne sont pas satisfaites. »

Ruth Ferrero, tout en reconnaissant cette stratégie possible, met en garde : « Il serait hasardeux de réduire l’ensemble de la pression migratoire à une manœuvre politique. Les réseaux de désinformation et les mafias jouent un rôle tout aussi déterminant. »

Des réseaux sociaux aux mains des passeurs

Une étude récente de l’Observatoire nordique des droits de l’homme au Maroc révèle que 81 % des jeunes interrogés estiment que les réseaux sociaux présentent la migration irrégulière comme « une solution viable » pour améliorer leur condition de vie. Parmi eux, 74,2 % suivent des pages facilitant l’organisation de ces voyages dangereux.

La rivalité Espagne-Maroc : un jeu à somme nulle

La visite de Pedro Sanchez en Algérie a ravivé les tensions entre Rabat et Madrid. Pour le Maroc, toute amélioration des relations entre l’Espagne et l’Algérie est perçue comme une « menace directe ». « Le Maroc interprète souvent la diplomatie espagnole comme un jeu où les gains de l’un sont les pertes de l’autre », explique Haizam Amirah Fernández.

Cette rivalité historique, exacerbée par le conflit autour du Sahara occidental, explique en partie la réaction marocaine. Depuis des décennies, la question du Sahara, ancien territoire espagnol devenu un point de tension majeur, influence les relations entre les deux pays.

En 2020, la reconnaissance par l’administration Trump de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental avait déjà provoqué une crise diplomatique. Quelques mois plus tard, l’accueil de Brahim Ghali en Espagne avait déclenché l’afflux de 2021. Aujourd’hui, la lettre de Pedro Sanchez à Mohamed VI en 2022, soutenant l’autonomie du Sahara au sein du Maroc, avait marqué un tournant dans leur relation.

« L’Espagne a abandonné une position de neutralité pour privilégier une solution alignée sur les revendications marocaines. Mais cela ne constitue pas une reconnaissance officielle de la souveraineté marocaine sur le territoire. »

Pour Ruth Ferrero, cette crise migratoire s’inscrit dans un contexte plus large : « Le Maroc a su exploiter une politique sécuritaire européenne qui externalise le contrôle des flux migratoires. Ce n’est pas une stratégie délibérée de Rabat, mais une opportunité qu’il maîtrise parfaitement. »