Chemin de fer Cameroun-Tchad : le Tchad conteste le tracé ferroviaire validé par le Cameroun
Le rejet du tracé ferroviaire Cameroun-Tchad par les autorités de N’Djamena met en lumière les difficultés d’une collaboration transfrontalière où chaque partie défend ses propres intérêts. Cette opposition ne se limite pas à une simple question technique, mais révèle des enjeux économiques, géopolitiques et stratégiques majeurs pour les deux pays.
Quelques jours après l’annonce de Yaoundé concernant le corridor ferroviaire reliant Ngaoundéré à N’Djamena, le ministère tchadien des Transports a pris position. Dans un communiqué officiel, il a rappelé qu’aucun accord définitif n’avait été acté entre les deux États. Selon N’Djamena, plusieurs options restent encore à l’étude dans le cadre des négociations bilatérales, rendant toute décision prématurée et unilatérale inacceptable.
Un projet d’envergure pour l’Afrique centrale
Ce futur chemin de fer, long de plus de 900 kilomètres, s’inscrit dans une logique d’intégration économique régionale. Il doit relier le réseau ferroviaire camerounais au Tchad, pays enclavé dont plus de 80 % du commerce extérieur transite actuellement par le corridor Douala-N’Djamena. Avec un coût estimé à plusieurs milliards de dollars, ce projet est l’un des plus ambitieux jamais envisagés entre les deux nations.
Parmi les objectifs affichés, ce corridor multimodal doit faciliter le transport des hydrocarbures, du coton, des céréales, du bétail, des matériaux de construction et des marchandises conteneurisées en provenance des ports de Douala et de Kribi. Les promoteurs du projet espèrent ainsi réduire les coûts logistiques, améliorer la compétitivité des entreprises locales et renforcer les échanges commerciaux dans la sous-région.
Cameroun et Tchad, deux économies complémentaires
Pour le Cameroun, ce projet représente une opportunité de valoriser davantage ses infrastructures portuaires en consolidant son rôle de porte maritime vers l’hinterland sahélien. Le Tchad, quant à lui, dépend actuellement de ce corridor pour son commerce extérieur, une dépendance qui constitue un facteur de vulnérabilité économique.
Une liaison ferroviaire moderne permettrait de réduire significativement les coûts de transport, d’accélérer la circulation des marchandises et d’améliorer la compétitivité des entreprises des deux pays. Contrairement au transport routier, souvent perturbé par les aléas climatiques et coûteux en entretien, le rail offrirait une solution plus durable et efficace.
Derrière le tracé, une bataille pour les retombées économiques
Le tracé privilégié par Yaoundé traverse le Grand Nord camerounais avant de rejoindre N’Djamena. Cette option répond à plusieurs objectifs nationaux : désenclaver les régions septentrionales du Cameroun, développer des pôles logistiques et industriels dans des villes comme Garoua, Maroua ou Kousséri, et renforcer l’aménagement du territoire.
Cependant, N’Djamena estime que ce tracé ne répond pas suffisamment aux besoins de son économie. Plusieurs responsables tchadiens défendent une variante capable de mieux desservir les zones agricoles et productives du pays, afin que les bénéfices du futur corridor ne se concentrent pas uniquement sur la capitale. Cette divergence illustre une réalité fréquente dans les projets régionaux : chaque État cherche à maximiser les retombées économiques sur son propre territoire.
Le choix d’un tracé ferroviaire ne se limite pas à une simple question d’infrastructure. Il détermine la localisation des futurs investissements, des plateformes logistiques et des zones industrielles, influençant ainsi le développement économique pour plusieurs décennies.
L’intégration régionale face aux souverainetés nationales
Cet épisode met en évidence les défis persistants de l’intégration économique en Afrique centrale. Malgré les discours en faveur de la coopération régionale, les grands projets d’infrastructures sont souvent conçus selon des logiques nationales, au détriment d’une vision collective.
L’expérience internationale montre que les infrastructures régionales réussies reposent sur des mécanismes de gouvernance partagés dès les phases de conception. Une collaboration efficace nécessite des décisions concertées sur le financement, les tracés, les standards techniques et l’exploitation des projets, afin de garantir l’adhésion politique de toutes les parties prenantes.
À défaut, les risques de blocage et de retard augmentent considérablement, compromettant la viabilité même des projets.
