Stratégie de post-alignement du Mali : souveraineté, alliances et limites de la stabilisation

Depuis les coups d’État de 2020 et 2021, le Mali traverse une profonde mutation politique et stratégique sous la direction du colonel Assimi Goïta. Porté par un discours souverainiste, ce régime s’est éloigné de ses partenaires occidentaux traditionnels pour se rapprocher de nouveaux acteurs comme la Russie et les Émirats arabes unis. Pourtant, cette réorientation n’a pas apporté la stabilité tant promise. Les groupes armés continuent de gagner du terrain, la gouvernance reste fragile et les conditions économiques stagnent, voire se dégradent.

Le Mali, autrefois perçu comme un partenaire stable de la France, incarne désormais une forme de post-alignement transactionnel, où la souveraineté est brandie comme un bouclier tout en cherchant à diversifier les alliances pour maximiser des gains immédiats. Cette stratégie, bien que renforçant temporairement le pouvoir en place, expose le pays à de nouveaux risques et fragilise davantage sa capacité à assurer la sécurité et le développement de sa population.

une souveraineté affichée, mais des résultats en demi-teinte

Assimi Goïta a transformé le discours souverainiste en pilier de sa légitimité. En rejetant l’ingérence étrangère, notamment celle de la France, il a su mobiliser une partie de la population, lasse des années de corruption et d’insécurité. Cependant, cette posture n’a pas résolu les défis structurels du Mali. Les élections promises depuis 2022 ont été reportées à plusieurs reprises, sous prétexte de « raisons techniques », tandis que la transition vers un régime civil est constamment repoussée. En mai 2025, le pouvoir a même dissous tous les partis politiques, invoquant des « raisons d’ordre public », consolidant ainsi un autoritarisme déguisé en souveraineté.

Sur le plan économique, les inégalités persistent. Bamako concentre les richesses, tandis que les zones rurales, souvent frontalières, restent négligées. Le Mali occupe la 188e place sur 193 au classement de l’Indice de développement humain (IDH) des Nations unies, un indicateur accablant qui reflète l’absence de progrès tangibles dans les domaines de l’éducation, de la santé et de la réduction des inégalités.

sécurité : l’échec des nouvelles alliances militaires

L’un des arguments phares du régime pour justifier sa rupture avec l’Occident était la lutte contre le terrorisme. Pourtant, les groupes djihadistes comme Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et ISIS-Sahel continuent de s’étendre, exploitant le mécontentement des populations locales face à l’absence de services publics et à la corruption endémique. Les attaques, embuscades et violences persistent, malgré l’intervention de nouveaux partenaires comme le groupe Wagner, remplacé en 2025 par l’Africa Corps, une force russe plus discrète mais tout aussi controversée.

Si l’Africa Corps a permis quelques gains tactiques, comme la reprise de Kidal en 2023, les violations des droits humains attribuées à Wagner ont laissé des traces profondes. Par ailleurs, cette réorientation militaire n’a pas endigué la propagation de l’insécurité, bien au contraire. Elle a aussi plongé le Mali dans des rivalités géopolitiques plus larges, notamment entre la Russie et l’Ukraine, dont les répercussions africaines deviennent de plus en plus visibles.

le jeu dangereux des alliances externes

Le Mali est désormais un terrain de jeu pour les puissances étrangères. La Russie, via l’Africa Corps, renforce son influence, mais sans pour autant s’engager à long terme. Les États-Unis, par ailleurs, négocient avec Bamako pour reprendre leurs vols de renseignement, illustrant la flexibilité opportuniste du régime malien. L’Ukraine, quant à elle, est entrée en jeu indirectement, en soutenant des groupes rebelles via des drones, avant que le Mali ne rompe ses relations diplomatiques avec Kiev en 2024. Enfin, les Émirats arabes unis, bien qu’ils condamnent publiquement les coups d’État, entretiennent des relations discrètes avec certains régimes de la région, révélant un double jeu stratégique.

Ces dynamiques externes, combinées aux tensions globales comme la guerre en Ukraine et les crises au Moyen-Orient, exposent le Mali à des chocs économiques et géopolitiques. La volatilité des prix de l’énergie et des denrées alimentaires, aggravée par la guerre en Ukraine, pèse lourdement sur une économie déjà fragile. Dans ce contexte, les alliances transactionnelles du Mali, bien que flexibles, le rendent vulnérable aux revirements des puissances étrangères.

un avenir incertain pour le Mali

Le Mali se trouve dans une impasse stratégique. Sa politique de post-alignement, bien que lui permettant de survivre à court terme, ne résout pas les problèmes structurels de gouvernance, de corruption et de développement. Au contraire, elle risque d’aggraver les tensions internes et de propager l’instabilité vers les pays voisins, notamment le long du golfe de Guinée.

Pour sortir de cette crise, une transformation politique et économique profonde est nécessaire. Il faut rétablir la confiance entre l’État et les citoyens, lutter contre la corruption et créer des opportunités économiques équitables. Sans ces réformes, le Mali restera un espace de rivalités géopolitiques, où les alliances transactionnelles ne feront que reporter les défis réels à plus tard. La stabilité durable ne viendra ni des mercenaires, ni des puissances étrangères, mais d’une gouvernance responsable et d’un développement inclusif.