Souveraineté alimentaire Gabon : pourquoi ignorer les acteurs locaux ?

L’arrivée prochaine du groupe guinéen SONOCO, promettant une production annuelle de 15 millions de poulets au Gabon, a ravivé les débats sur la souveraineté alimentaire et la place des entrepreneurs nationaux. Si les autorités y voient un pas vers l’autosuffisance, des voix comme celle de l’ancien député Jean-Valentin Leyama soulignent un paradoxe : pourquoi ignorer la SOGADA, entreprise gabonaise active depuis plus de dix ans dans la filière avicole ? Cette question dépasse le cadre agricole et interroge la philosophie même du développement économique du pays.

Le Gabon aspire à produire davantage ce qu’il consomme. Une ambition louable dans un pays où les importations alimentaires restent significatives. Dans cette dynamique, l’annonce du projet SONOCO, avec son objectif de 15 millions de poulets par an, s’inscrit dans une logique de renforcement de la production locale. Mais derrière l’enthousiasme officiel, un malaise persiste : comment concilier discours sur la souveraineté économique et absence de soutien aux acteurs nationaux déjà engagés ?

La SOGADA, un acteur gabonais sous-exploité

Jean-Valentin Leyama met en lumière la Société Gabonaise de Développement Agricole (SOGADA), implantée à Meyang, à 50 km de Libreville. Contrairement à un simple projet, cette entreprise est une réalité économique concrète, développée depuis 2013 avec des capitaux privés gabonais. S’étendant sur plus de 160 hectares, la SOGADA représente près de 16 milliards de francs CFA d’investissements et ne se limite pas à l’aviculture. Elle intègre un complexe agro-industriel complet : élevage de poulets, production d’œufs, porcins, transformation de produits locaux et fabrication d’emballages. Une approche globale de la chaîne de valeur, exactement ce que les autorités recherchent aujourd’hui.

Des résultats tangibles face à des promesses futures

La distinction entre la SOGADA et les projets récents comme SONOCO réside dans un point crucial : la SOGADA produit déjà. Depuis plusieurs années, cette entreprise contribue activement à la réduction des importations, emploie des nationaux, investit sur le territoire et participe à la sécurité alimentaire. Pourtant, elle semble reléguée au second plan dans les discours officiels. Pourquoi l’État ne met-il pas davantage en avant ces pionniers qui ont pris des risques bien avant que l’agriculture ne devienne un secteur stratégique ? Une politique de souveraineté économique cohérente devrait logiquement commencer par soutenir ceux qui ont déjà démontré leur engagement.

La souveraineté économique, bien plus qu’un mot d’ordre

Le débat dépasse largement la production de volailles. Il interroge la vision du Gabon pour son avenir. Dans les pays ayant réussi leur transformation économique, l’État a toujours joué un rôle d’accompagnateur pour ses entrepreneurs locaux. La Corée du Sud a soutenu ses groupes industriels. Le Maroc accompagne activement ses entreprises dans l’agriculture et l’industrie. Le Rwanda favorise l’émergence d’acteurs nationaux capables de porter son ambition. Pourquoi le Gabon peine-t-il à adopter cette même logique ? Pourquoi les investisseurs étrangers bénéficient-ils parfois d’une visibilité institutionnelle supérieure à celle des opérateurs locaux qui œuvrent depuis des années ?

L’État stratège face au défi de l’autonomie

Personne ne remet en cause l’intérêt du projet SONOCO. Si ses objectifs sont atteints, le Gabon réduira ses importations de volailles et créera des emplois. Mais la vraie question n’est pas là. Elle porte sur la capacité du pays à construire une souveraineté économique durable, et non à simplement attirer des investisseurs capables de produire localement. La souveraineté ne se limite pas à l’origine de la production. Elle repose sur la capacité à faire émerger, financer et accompagner ses propres entrepreneurs. Une Nation qui ne soutient pas ceux qui investissent chez elle avec leurs propres ressources finit par importer son développement autant que ses produits.

Une interrogation qui s’impose aux autorités

L’annonce du projet SONOCO soulève une interrogation incontournable. Si la souveraineté économique est une priorité nationale, pourquoi les acteurs gabonais ayant investi les premiers dans les secteurs stratégiques ne sont-ils pas placés au cœur de cette ambition ? La SOGADA n’est pas qu’une entreprise agricole : c’est la preuve qu’il existe au Gabon des entrepreneurs capables d’investir massivement, de prendre des risques et de bâtir des filières entières. La véritable question n’est donc pas de savoir pourquoi SONOCO vient au Gabon, mais pourquoi ceux qui ont déjà fait leurs preuves attendent encore d’être reconnus comme les champions nationaux qu’ils sont devenus. Une souveraineté économique crédible se construit d’abord en faisant confiance à ses propres forces.