Pouvoir citoyen au Sénégal : héritages, défis et pistes de refondation

pouvoir citoyen au Sénégal : entre vertus traditionnelles et modernité institutionnelle

L’élection de Bassirou Diomaye Faye en mars 2024 a été saluée comme l’avènement d’un pouvoir citoyen revitalisé au Sénégal. Pourtant, deux ans après cette alternance historique, les promesses démocratiques peinent à se concrétiser, notamment face à l’absence de saisine citoyenne directe de la Cour constitutionnelle, pourtant recommandée par les Dialogues nationaux de 2024-2025. Ce hiatus entre l’idéal civique et l’institutionnalisation lacunaire interroge : comment concilier démocratie représentative et participation active des citoyens ?

Cet article explore les racines historiques, éthiques et juridiques du pouvoir citoyen au Sénégal, en articulant les héritages africains précoloniaux (comme la penc ou les vertus wolof jom, kersa) avec les théories modernes de la contre-démocratie (Pierre Rosanvallon) et de l’individuation (Cynthia Fleury). Il propose également des pistes concrètes pour refonder ce pouvoir, en combinant droit moderne et grammaires éthiques locales.

genèse et évolution du pouvoir citoyen au Sénégal

des racines antiques aux vertus africaines

La notion de citoyenneté ne se limite pas à une construction occidentale. Les sociétés africaines précoloniales, notamment wolof, ont développé des institutions délibératives comme la penc (assemblée sous l’arbre à palabre) ou des vertus civiques structurantes :

  • jom : sens de l’honneur, courage et refus de la compromission.
  • kersa : pudeur, retenue et respect mutuel.
  • ngor : noblesse de caractère, intégrité et tenue des engagements.
  • teranga : hospitalité et générosité, pilier du vivre-ensemble.

Ces concepts, souvent réduits à des clichés folkloriques, constituent en réalité des ressources normatives pour repenser la démocratie sénégalaise. Achille Mbembe et Souleymane Bachir Diagne soulignent l’importance de ces « universalités latérales » qui permettent de penser une citoyenneté hybride, ni purement occidentale ni identitairement repliée.

les défis de la contre-démocratie sénégalaise

Depuis 2021, le Sénégal a connu une séquence de mobilisations massives (manifestations, pétitions, judiciarisation des conflits) qui illustre la contre-démocratie théorisée par Rosanvallon. Cependant, cette énergie civique se heurte à des limites structurelles :

  • Un climat de défiance persistant envers les institutions.
  • Un ressentiment social alimenté par le chômage des jeunes (20-30 % des actifs) et les inégalités.
  • Une judiciarisation des conflits politiques qui fragilise la légitimité des juges.

Cynthia Fleury analyse ce ressentiment comme une « peste émotionnelle » qui menace la cohésion démocratique. Pour y répondre, elle plaide pour une politique du soin (reconnaissance, éducation, protection des lanceurs d’alerte) qui dépasse la seule dimension institutionnelle.

crises et refondations : vers un modèle sénégalais de démocratie participative

les lacunes du système juridique actuel

La Constitution sénégalaise de 2001 (révisée en 2016) organise un régime semi-présidentiel avec un Conseil constitutionnel indépendant. Pourtant, son architecture présente des verrous institutionnels :

  • Seules deux autorités (le Président ou 10 % des députés) peuvent saisir le Conseil.
  • Les citoyens n’ont aucun recours direct pour contester une violation de leurs droits constitutionnels.
  • Les Dialogues nationaux de 2024-2025 ont recommandé la saisine citoyenne, mais celle-ci a été abandonnée dans les avant-projets de loi.

Cette absence de saisine horizontale prive les Sénégalais d’un outil essentiel pour exercer leur pouvoir citoyen. Des collectifs comme Divan Citoyen dénoncent une « trahison de la promesse civique » de 2024.

décentralisation et démocratie locale : leviers d’innovation

L’Acte III de la décentralisation (2013) a transféré des compétences aux communes, mais son potentiel reste sous-exploité. Pour revitaliser la démocratie locale, plusieurs pistes émergent :

  • Reconnaître juridiquement les espaces délibératifs traditionnels (penc, gokh, mbootaay) comme niveau de consultation obligatoire pour certaines décisions.
  • Instaurer des budgets participatifs (10 à 20 % du budget communal) et des audits citoyens annuels.
  • Renforcer les organes de contrôle (Cour des comptes, OFNAC) en leur accordant une autonomie budgétaire et en permettant leur saisine directe par les citoyens.

Des expérimentations locales (Enda Tiers-Monde, Wathi) montrent que ces articulations entre droit moderne et traditions délibératives sont viables. Le Haut Conseil des Collectivités Territoriales pourrait jouer un rôle clé dans cette refondation.

éducation civique et éthique : cultiver les vertus démocratiques

L’éducation civique au Sénégal se limite souvent à l’apprentissage des institutions. Une refonte devrait intégrer :

  • Les vertus wolof (jom, kersa, ngor) comme dispositions à cultiver pour la vie démocratique.
  • Les théories de Cynthia Fleury sur l’individuation et le courage civique.
  • Une formation des enseignants et la production de supports pédagogiques adaptés.

Cette approche combinerait philosophie politique universelle (Aristote, Tocqueville) et savoirs endogènes, évitant ainsi le piège d’une citoyenneté purement formelle.

sept propositions pour un pouvoir citoyen revitalisé

Pour concrétiser cette refondation, nous formulons sept propositions articulées :

  1. Instaurer une saisine citoyenne directe de la Cour constitutionnelle : permettre aux citoyens de contester une violation de leurs droits constitutionnels, sous conditions de recevabilité.
  2. Reconnaître les assemblées délibératives traditionnelles comme niveau de consultation obligatoire pour les décisions locales (urbanisme, gestion des ressources).
  3. Intégrer les vertus civiques wolof dans les programmes scolaires : en faire des leviers pour l’éducation à la citoyenneté et au vivre-ensemble.
  4. Garantir l’indépendance et la saisine citoyenne des organes de contrôle (Cour des comptes, OFNAC) via une autonomie budgétaire et des plateformes de signalement sécurisées.
  5. Encadrer les Dialogues nationaux par une charte de procédure publique : transparence sur la sélection des participants, obligation de motiver les écarts entre recommandations et textes adoptés.
  6. Développer une politique du soin démocratique : reconnaissance des mémoires plurielles (esclavage, colonisation), protection des lanceurs d’alerte, soutien aux victimes de violences politiques.
  7. Revitaliser la décentralisation par des outils concrets : budgets participatifs, audits citoyens, assemblées générales annuelles où les élus rendent des comptes.

Ces mesures s’inspirent d’expériences internationales réussies (Afrique du Sud, Bénin, Tunisie) tout en s’ancrant dans les réalités sénégalaises. Leur mise en œuvre nécessiterait une volonté politique forte et une implication active des citoyens.

obstacles et critiques : vers une citoyenneté réaliste et critique

Plusieurs objections peuvent être formulées contre ce modèle :

  • Romantisme : risque d’idéalisation des traditions africaines, occultant leurs hiérarchies internes (castes, genre, âge).
  • Institutionnalisme : argument selon lequel seul le cadre juridique moderne compte, les vertus traditionnelles étant perçues comme inefficaces.
  • Eurocentrisme : reproche de mobiliser des auteurs européens (Rosanvallon, Fleury) pour penser une réalité africaine, reproduisant une dépendance intellectuelle.
  • Réalisme politique : ces propositions seraient naïves face aux logiques de pouvoir, aux résistances bureaucratiques ou aux contraintes économiques.

Ces critiques méritent d’être prises au sérieux. Cependant, elles ne doivent pas servir de prétexte à l’inaction. Le pouvoir citoyen est un processus historique fragile, qui se cultive ou se perd. Comme le souligne Achille Mbembe, il s’agit de construire une politique de l’en-commun qui reconnaisse les héritages sans s’y enfermer, et qui articule justice sociale, démocratie participative et éthique collective.

conclusion : un citoyen sénégalais, acteur de sa propre refondation

Le pouvoir citoyen au Sénégal ne se réduit ni à l’expression électorale ni à la protestation spontanée. Il exige une articulation complexe entre :

  • Les dispositifs juridiques modernes (Constitution, décentralisation, organes de contrôle).
  • Les grammaires éthiques autochtones (vertus wolof, délibération sous l’arbre à palabre).
  • Les théories contemporaines de la démocratie (contre-démocratie, individuation, soin démocratique).

L’alternance de 2024 a ouvert une fenêtre d’opportunité. Les choix à venir – saisine constitutionnelle, décentralisation, éducation civique – détermineront si cette énergie civique se transforme en démocratie vivante ou en cycle de défiance. Comme le rappelle Cynthia Fleury, la démocratie est l’effet émergent de citoyens individués, courageux et responsables. Au Sénégal, ces qualités s’incarnent aussi dans les vertus de jom, kersa et ngor.

Le travail intellectuel et politique est désormais entre les mains des Sénégalais : ceux qui, par leur parole et leurs actes, feront vivre cette citoyenneté plurielle – à la fois moderne et ancrée dans les traditions, juridique et éthique, individuelle et collective.