Nouveau gouvernement sénégalais : les 5 enseignements à retenir de sa composition
Le Président Bassirou Diomaye Faye a dévoilé la composition de son nouveau gouvernement dans la soirée du lundi 2 juin. Cette équipe, dirigée par le Premier ministre Ahmadou Al Amine Mohamed Lo, succède à celle d’Ousmane Sonko, limogé dix jours plus tôt. Elle intervient dans un contexte économique particulièrement tendu pour le Sénégal, asphyxié par une dette publique colossale et une inflation persistante.
Cette nouvelle configuration ministérielle, composée de 30 membres dont 26 ministres et 4 ministres délégués, compte seulement quatre femmes, aucune n’occupant de portefeuille régalien. Une absence remarquée qui a suscité des réactions dans la société civile.
Le Parti Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l’Éthique et la Fraternité (PASTEF), dirigé par Ousmane Sonko, a choisi de ne pas participer à ce gouvernement en raison de divergences profondes avec le Chef de l’État. Cette décision crée une situation inédite : une majorité parlementaire opposée au gouvernement, selon les déclarations de Sonko, désormais président de l’Assemblée nationale.
1. Une équipe gouvernementale sans soutien parlementaire
Quelques heures avant l’annonce officielle, le PASTEF a publié un communiqué indiquant son refus de participer au gouvernement, évoquant des divergences fondamentales avec le Président Faye. Cette décision a entraîné le départ de plusieurs figures emblématiques du parti : Birame Souley Diop (Énergie), Yacine Fall (Justice), Amadou Ba (Culture), Maïmouna Gueye (Famille et Solidarités), Ndeye Khady Gueye (Sports et Jeunesse), ou encore Olivier Boucal (Fonction publique).
Pourtant, malgré la consigne de boycott, certains anciens membres du PASTEF ont été maintenus au gouvernement. C’est le cas de Balla Moussa Fofana (Urbanisme et Aménagement du territoire), Yancoba Diémé (Défense, ancien ministre des Transports), Ibrahima Sy (Santé) ou encore Cheikh Diba, désormais à la tête des ministères de l’Économie, des Finances et du Plan.
La Coalition Diomaye, en revanche, a vu six de ses représentants intégrer l’équipe gouvernementale. Parmi eux, El Hadj Abdourahmane Diouf, promu au ministère de l’Énergie et du Pétrole, un poste stratégique.
2. Une représentation féminine insuffisante
Sur les 30 membres du gouvernement, seulement quatre femmes ont été nommées, contre cinq dans l’équipe précédente. Parmi elles, trois occupent des postes de ministres à part entière et une est ministre déléguée. Leurs portefeuilles concernent la Famille et les Solidarités, les Sports et la Jeunesse, les Pêches et l’Économie maritime, ainsi que les Cultures et le Patrimoine historique.
Cette sous-représentation a suscité des critiques de la part des associations de défense des droits des femmes. Le Dr Coumba Mar Gadio, membre du Réseau des Femmes Leaders Africaines (AWLN) au Sénégal, a souligné que cette configuration ne reflète ni la démographie féminine du pays ni leur expertise dans des secteurs clés. Elle a appelé le gouvernement à corriger cette situation pour renforcer la présence des femmes dans les instances décisionnelles.
Depuis mai 2010, le Sénégal dispose d’une loi sur la parité absolue entre hommes et femmes, visant à garantir une égalité d’accès aux responsabilités. Cependant, son application reste limitée aux postes électifs, sans impact sur les nominations gouvernementales.
3. La question épineuse de la dette et des relations avec le FMI
Le Sénégal fait face à une dette publique colossale, dont une partie cachée estimée à plus de 7 milliards de dollars, héritée de la gestion précédente. Jusqu’à présent, le pays a refusé toute restructuration de cette dette, une position qui a alimenté des tensions entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko lors des négociations pour la formation du gouvernement.
L’économiste Amath Ndiaye, professeur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, estime que le nouveau gouvernement semble prêt à adopter une approche différente. « Tout porte à croire que l’on s’oriente vers une nouvelle direction concernant la question de la dette », déclare-t-il. Il souligne l’urgence de trouver un accord avec le FMI pour reprofiler ou restructurer la dette, dans un contexte de marasme économique, de chômage croissant et de prévisions de croissance atones (entre 2,2 % et 2,5 % en 2026).
Cependant, cette démarche s’accompagne de défis majeurs : « Le gouvernement devra concilier un accord avec le FMI, qui pourrait entraîner une réduction des subventions dans plusieurs secteurs, et répondre aux revendications sociales liées au coût de la vie élevé, au chômage persistant et aux attentes en matière de services publics », explique-t-il. La principale difficulté réside dans la nécessité de concilier ces deux impératifs contradictoires.
4. Une cohabitation politique inédite au Sénégal
Pour Moussa Diaw, professeur émérite de Sciences politiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, cette configuration politique est une première au Sénégal. Elle résulte d’une rupture entre la majorité parlementaire, issue des élections législatives de novembre 2024, et le Président de la République, pourtant soutenu par le même parti majoritaire.
Cette situation trouve son origine dans les désaccords sur l’orientation politique à adopter pour répondre aux défis socio-économiques du pays : reddition des comptes, gestion de la dette, justice pour les victimes des manifestations de 2021 à 2024. « Aujourd’hui, nous sommes face à une véritable cohabitation entre un Président sans majorité et un Parlement dominé par le PASTEF, qui a posé des conditions pour participer au gouvernement sans succès », explique-t-il.
Moussa Diaw met en garde contre les risques de blocage institutionnel et souligne que le gouvernement Al Aminou Lo dispose de peu de marge de manœuvre. « Un gouvernement sans majorité est fragilisé et ne peut se permettre des projets novateurs s’écartant de la ligne tracée par la majorité ». Il insiste sur la nécessité pour le Premier ministre d’éviter les rapports de force et pour le Parlement d’adopter une attitude responsable pour préserver la stabilité du pays.
5. Une répartition des pouvoirs conforme à la Constitution
Selon Moussa Diaw, le Président de la République et le président de l’Assemblée nationale doivent placer l’intérêt supérieur du Sénégal au-dessus de toute considération politique. « La Présidence et l’Assemblée nationale ont chacune des prérogatives constitutionnelles qu’elles doivent exercer avec responsabilité pour éviter toute crise », déclare-t-il.
Il appelle à une concertation permanente et à un courage politique pour surmonter les tensions et éviter une crise institutionnelle dans un contexte économique déjà fragile. La stabilité du pays dépendra de la capacité des deux institutions à collaborer malgré leurs divergences.
En conclusion, ce nouveau gouvernement sénégalais doit faire face à des défis majeurs : gérer une cohabitation politique complexe, trouver des solutions à la crise économique, et répondre aux attentes de la population. Son succès dépendra de sa capacité à concilier ces impératifs dans un esprit de responsabilité et de dialogue.
