Un pays qui exporte des millions de barils de pétrole, qui possède des infrastructures de raffinage et qui revendique fièrement son indépendance énergétique… Comment se fait-il que ses citoyens peinent chaque jour à trouver de l’essence ou du gasoil ? Cette question cruciale, le régime militaire du général Abdourahamane Tiani doit désormais y répondre avec des actes, pas seulement des discours. Au Niger, la crise des hydrocarbures révèle une faille majeure dans la gestion des ressources nationales, où production, raffinage et distribution semblent fonctionner en décalage permanent avec les besoins réels du marché intérieur.
Le paradoxe nigérien : produire du pétrole sans garantir l’approvisionnement national
Le Niger mise depuis 2011 sur le pétrole du bassin d’Agadem et dispose de la Société de raffinage de Zinder (SORAZ), gérée conjointement avec le groupe chinois CNPC. Avec une production quotidienne d’environ 110 000 barils de brut en 2024, dont 20 000 réservés au raffinage local et 90 000 destinés à l’exportation, le pays dispose pourtant des ressources nécessaires pour alimenter son marché intérieur. Pourtant, les chiffres officiels exposés en octobre 2026 par le ministre du Pétrole, Hamadou Tini, dessinent un tableau alarmant : le déficit en essence super a bondi de 47,25 millions de litres en 2024 à 196,62 millions sur les huit premiers mois de 2026, tandis que celui du gasoil atteint 52,60 millions de litres. Ces données soulignent un déséquilibre structurel persistant entre l’offre et la demande.
Des infrastructures existantes mais une distribution défaillante
Le problème ne réside pas dans l’absence de production ou de capacités de raffinage, mais bien dans l’incapacité à assurer une distribution fluide et régulière des carburants sur l’ensemble du territoire. La SORAZ livre effectivement des produits à la SONIDEP, mais les volumes disponibles, les contraintes financières et l’organisation logistique ne suffisent pas à couvrir les besoins nationaux. Résultat : des files d’attente interminables aux stations-service, des ruptures de stock récurrentes et des automobilistes contraints de parcourir des kilomètres pour trouver un litre d’essence.
L’accord avec l’Algérie : une dépendance assumée ou une solution temporaire ?
Face à cette crise, les autorités nigériennes ont signé, en mars 2026, un mémorandum d’entente avec l’Algérie, suivi en juin par trois accords entre la SONIDEP et des filiales de Sonatrach. Ces accords, matérialisés par l’arrivée de 53 camions-citernes transportant 1,65 million de litres de carburant le 1er novembre 2026, illustrent la dépendance croissante du Niger aux importations. Si la coopération internationale n’est pas en soi un échec, elle soulève des interrogations légitimes : quels sont les volumes, les prix et les contreparties négociés ? Où se situe la marge de manœuvre du Niger dans ces discussions ? Et surtout, comment expliquer que, malgré ses ressources pétrolières, le pays doive solliciter un partenaire extérieur pour combler ses propres lacunes ?
La transparence, pierre angulaire d’une souveraineté énergétique crédible
La souveraineté se mesure moins à la signature d’accords internationaux qu’à la capacité de garantir un approvisionnement stable, maîtriser ses coûts et protéger les consommateurs. Or, le manque de transparence entoure les conditions de ces accords et les raisons structurelles de la dépendance nigérienne. Les citoyens ont le droit de connaître les engagements financiers pris, les mécanismes de compensation éventuels et les garanties offertes par ces partenariats. Une dépendance non maîtrisée risque en effet de fragiliser davantage l’économie nationale, déjà éprouvée par des dettes croisées entre les acteurs du secteur (SONIDEP, SORAZ, NIGELEC, CNPC).
Des dettes qui paralysent le secteur et menacent la stabilité économique
En octobre 2026, un comité technique a été créé pour gérer la crise d’approvisionnement et structurer les dettes accumulées au sein de la chaîne pétrolière. Pendant trois mois, ce comité doit élaborer un plan concret pour apurer ces créances. Mais comment un secteur aussi stratégique, censé générer des revenus substantiels pour l’État, a-t-il pu en arriver là ? Les autorités doivent publier les audits, identifier les responsabilités et proposer des mesures correctives vérifiables. Sans cette clarté, les accusations de gestion opaque et de pratiques irrégulières continueront de peser sur la crédibilité du régime.
Les conséquences de cette désorganisation ne sont pas seulement économiques. Elles sont avant tout humaines : des transporteurs à l’arrêt, des commerçants en difficulté, des artisans dépendants de groupes électrogènes paralysés. Pour des millions de Nigériens, la souveraineté énergétique reste un concept théorique, loin de leur réalité quotidienne.
Tiani face à son défi historique : transformer le pétrole en prospérité partagée
Depuis son arrivée au pouvoir en juillet 2023, le général Tiani a placé la souveraineté nationale au cœur de sa politique. Pourtant, le dossier pétrolier révèle aujourd’hui des lacunes majeures : des déficits persistants, une dépendance aux importations, des dettes non résolues et un manque criant de transparence. La livraison de carburant algérien du 1er novembre 2026 peut apporter un soulagement ponctuel, mais elle ne résout en rien les problèmes de fond. Pour redonner confiance à la population, le régime doit prouver que la maîtrise des ressources nationales se traduit concrètement par une sécurité énergétique tangible.
La souveraineté énergétique : un impératif économique et social
Au-delà des discours politiques, la souveraineté énergétique doit se mesurer à l’aune des stations-service fonctionnelles, des entreprises qui tournent à plein régime et des ménages capables d’accéder sans entrave à un carburant abordable. Le Niger n’a pas besoin de plus de déclarations ou d’accords internationaux : il a besoin d’une politique énergétique cohérente, d’une chaîne de distribution efficace et d’une gestion transparente des ressources. Tant que ces conditions ne seront pas remplies, les questions sur la gouvernance du secteur resteront entières, et la crédibilité du régime sera toujours remise en cause.