Le Maroc déploie une stratégie diplomatique audacieuse pour faire avancer ses revendications sur le Sahara occidental. Entre un hommage symbolique à Donald Trump et une crise migratoire ciblée sur l’enclave de Ceuta, Rabat active tous ses leviers pour obtenir le soutien décisif des États-Unis et faire plier l’Espagne.
Depuis le retrait espagnol de 1975, le Maroc considère le Sahara occidental comme une partie intégrante de son territoire. Pourtant, ce différend territorial reste un point de friction majeur avec les États-Unis et l’Espagne, deux acteurs clés dont le soutien pourrait faire basculer la donne.
Une autoroute nommée Trump : un geste fort envers Washington
Pour marquer sa gratitude envers l’administration américaine, le roi Mohammed VI a décidé de rebaptiser l’autoroute Tiznit-Dakhla du nom de « Donald J. Trump ». Cette infrastructure de plus de 1 000 kilomètres, présentée comme la plus longue d’Afrique, relie le sud du pays à Dakhla en traversant Laâyoune, au cœur du Sahara occidental.
Dans une lettre officielle publiée par l’agence MAP, le souverain marocain a souligné que cette autoroute « unit le nord et le sud du Maroc tout en connectant l’Europe au continent africain ». Donald Trump n’a pas tardé à réagir sur sa plateforme Truth Social : « Quel immense honneur ! J’ai hâte de parcourir un jour cette grande autoroute dans toute sa longueur, j’espère que ce sera bientôt ! ».
Ceuta, l’arme migratoire contre Madrid
Si l’autoroute Trump ne traverse pas Ceuta, c’est bien une autre route que le Maroc utilise pour faire pression sur l’Espagne. Fin juillet 2026, près de 60 000 migrants ont franchi en quelques heures la frontière de cette enclave espagnole, provoquant une crise humanitaire et diplomatique majeure.
Selon les autorités espagnoles, au moins 57 personnes ont péri lors de cette traversée périlleuse, noyées ou écrasées dans la cohue. Le Maroc, qui a laissé ses gardes-frontières se tenir à l’écart, a officiellement reconnu 11 décès.
Ceuta, l’une des deux enclaves espagnoles en Afrique du Nord, est un point de tension récurrent entre les deux pays. Le Maroc n’a jamais reconnu la souveraineté espagnole sur ces territoires, qu’il qualifie d’« occupés ».
Un précédent qui pèse lourd dans les négociations
Ce scénario rappelle étrangement celui de mai 2021, lorsque 8 000 migrants avaient franchi la frontière de Ceuta en quelques heures. À l’époque, l’Espagne avait dû revoir sa position sur le Sahara occidental et abandonner sa neutralité historique. Madrid avait alors apporté son soutien au plan d’autonomie marocain, après avoir accueilli pour des soins médicaux Brahim Ghali, leader du Front Polisario.
Carlos Ruiz Miguel, directeur du Centre d’études sur le Sahara occidental à l’université de Saint-Jacques-de-Compostelle, analyse : « Le Maroc espérait que l’Espagne soutiendrait son projet d’autonomie pour le Sahara occidental, mais cela ne suffisait pas. Rabat exige désormais la reconnaissance pleine et entière de sa souveraineté. »
Cette fois, la crise survient à peine dix jours après une visite de Pedro Sánchez en Alger, où l’Espagne cherchait à renouer des liens avec son rival régional. Une initiative qui n’a pas manqué de provoquer la réaction du Maroc.
Une stratégie en trois actes
Pour les observateurs, la corrélation entre les événements est claire. « Le Maroc cherche à rompre l’espace constitutionnel espagnol », estime Alejandro del Valle, professeur de droit international. Selon lui, Rabat considère Madrid comme un « adversaire géostratégique » et déploie une tactique en trois temps :
- Un hommage symbolique à Washington : l’autoroute Trump rappelle au président américain le soutien marocain à ses politiques, tout en réaffirmant la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
- Une pression migratoire ciblée : la crise de Ceuta rappelle à l’Espagne sa vulnérabilité et l’importance de la coopération marocaine pour contrôler les flux migratoires.
- Un soutien américain décisif : Rabat compte sur l’appui de la Maison-Blanche pour faire avancer les négociations onusiennes sur le Sahara occidental, actuellement au point mort.
Les États-Unis, alliés incontournables du Maroc
L’administration Trump affiche clairement son soutien au Maroc. Marco Rubio, secrétaire d’État américain, a réaffirmé que « les États-Unis reconnaissent la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental ». Le président américain a lui-même qualifié la proposition d’autonomie marocaine de « seule base pour une solution juste et durable », ajoutant que « toute autre voie prolonge le statu quo et est inacceptable ».
La Maison-Blanche n’a pas hésité à critiquer les politiques migratoires espagnoles, une porte-parole avertissant que l’Espagne risquait de « compromettre sa propre survie » en maintenant ses frontières ouvertes.
L’Europe sous le choc
La crise de Ceuta a provoqué des tensions au sein de l’Union européenne. Plusieurs pays, dont l’Italie, la Finlande et le Danemark, ont suspendu temporairement leurs accords Schengen avec l’Espagne. Georges-Louis Bouchez, président du MR belge, a même demandé une suspension partielle de l’Espagne de l’espace Schengen.
Paul Melly, chercheur à Chatham House, explique : « Le Maroc a déjà démontré sa capacité à utiliser la pression migratoire comme levier de rétorsion contre l’Espagne, particulièrement vulnérable en raison de ses deux enclaves nord-africaines. »
Un message sans équivoque
Le Maroc envoie un signal clair : il détient les clés de la frontière sud de l’Europe. En combinant hommages symboliques à Washington et pressions migratoires sur Madrid, Rabat tisse une toile diplomatique où chaque initiative semble conçue pour renforcer sa position sur le Sahara occidental. Une leçon que les négociateurs espagnols et européens ont désormais bien comprise.
