Depuis un mois, l’avocat et ancien ministre Mountaga Tall est détenu au secret par la Sécurité d’État au Mali, aux côtés de son fils et d’autres militants pro-démocratie, militaires et religieux. Ces enlèvements surviennent dans un contexte post-attentats du 25 avril, attribués à des groupes jihadistes et indépendantistes. Mamadou Ismaïla Konaté, avocat, ex-ministre de la Justice et figure de l’opposition, analyse avec franche lucidité les dérives d’un pouvoir en place depuis six ans sans élections. Entretien.
La détention de Mountaga Tall : un symbole des dérives sécuritaires
Le régime malien justifie ces arrestations par la lutte antiterroriste. Pourtant, Maître Konaté rappelle une évidence : « Un camp militaire n’est pas un tribunal. » Depuis son enlèvement, Mountaga Tall, avocat et militant, n’a jamais été présenté à un juge, ni même autorisé à consulter un médecin ou un avocat. Son fils a subi le même sort, tout comme des responsables religieux et des militaires. Ces pratiques, masquées sous couvert de sécurité nationale, révèlent une instrumentalisation cynique de la justice.
L’État de droit, une illusion sous la transition militaire
Maître Konaté, ancien ministre de la Justice, fustige une justice « soumise » aux autorités de transition. Comment oublier que Moussa Mara, ex-Premier ministre, a été condamné à un an de prison pour un simple tweet ? Pendant ce temps, des appels à la violence contre des opposants ou des commerçants mauritaniens restent impunis. « La justice doit servir l’État et les citoyens, pas un régime », martèle-t-il.
Le terrorisme, un prétexte pour museler la démocratie
Le terrorisme est une négation de la paix, mais il ne peut justifier l’arbitraire. Konaté dénonce une stratégie où « l’insécurité juridique » devient la norme. « La peur des juges ? Elle est réelle. Pourtant, la loi leur offre la possibilité de se retirer. Leur silence est une complicité. »
La transition militaire au Mali : un pouvoir fragilisé mais toujours debout
Après les attaques du 25 avril et la mort d’un ministre, certains ont cru le régime malien vaciller. Konaté tempère cet optimisme : « Oui, il vacille, mais il se maintient par la force. » Pour lui, l’exposition croissante du pays aux groupes armés est indissociable des décisions autoritaires prises depuis six ans. « On ne peut plus ignorer la responsabilité d’un pouvoir issu de la force et qui s’y maintient. »
Pourquoi Konaté refuse-t-il de rejoindre la CFR de l’imam Dicko ?
L’avocat, bien que farouchement opposé aux militaires, rejette aussi l’alliance avec la CFR, dirigée par l’imam Dicko. « Entre le képi et la chéchia, il n’y a pas de choix acceptable. » Il rappelle les exactions commises par les groupes djihadistes en 2012, évoquant des mains et des pieds coupés dans le nord du pays. Pour lui, « un préalable absolu » s’impose : reconnaître ces crimes avant toute réconciliation.
Souveraineté vs opposition : le discours des régimes de l’AES
Le Mali, le Burkina et le Niger brandissent souvent la souveraineté pour discréditer leurs opposants. Konaté leur répond sans détour : « Qui sont les vrais antipatriotes ? Ceux qui affament leur peuple et piétinent les libertés, ou ceux qui défendent le droit ? » Pour lui, ces régimes, issus de l’illégalité, ont peur de la vérité. « On ne peut effacer l’histoire d’un trait de plume. »
Le terrorisme est une plaie ouverte au Mali, mais c’est avant tout un pouvoir autoritaire qui saigne la démocratie.
