Le 26 septembre 2022 restera une date gravée dans l’histoire récente du Burkina Faso. Ce jour-là, un convoi militaire en route pour Djibo, ville encerclée par les groupes armés, tombait dans une embuscade meurtrière à Gaskindé, dans le nord du pays. L’attaque, revendiquée par le GSIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), affilié à Al-Qaïda, a fait au moins 37 morts dont 27 militaires, ainsi que des dizaines de blessés. Un bilan humain dramatique qui a marqué un tournant dans la crise sécuritaire burkinabè.
Un drame aux répercussions politiques immédiates
Les conséquences de cette embuscade ne se sont pas limitées au domaine militaire. Quatre jours plus tard, le 30 septembre 2022, le capitaine Ibrahim Traoré renversait le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba lors d’un coup d’État. Cet enchaînement éclair a soulevé des questions majeures sur les circonstances exactes de l’attaque et sur les défaillances qui l’ont rendue possible.
Dès les premières heures, des enquêtes internes avaient été lancées pour déterminer comment un convoi aussi bien préparé avait pu être aussi précisément ciblé. Plusieurs pistes étaient explorées :
- le niveau de préparation exceptionnel des assaillants ;
- la connaissance très fine de l’itinéraire emprunté par les forces burkinabè ;
- les lacunes dans le dispositif de sécurisation ;
- l’éventualité de fuites d’informations ou de complicités au sein même des rangs militaires.
Ces hypothèses, nécessitant des investigations approfondies, risquaient de mettre en lumière des responsabilités internes. Pourtant, le renversement de Damiba est intervenu avant que ces enquêtes ne puissent aboutir à des conclusions publiques.
Un silence institutionnel qui alimente les doutes
Dans toute démocratie ou régime confronté à une crise majeure, une transparence totale est attendue : enquêtes indépendantes, rapports détaillés, identification des responsables, et sanctions si nécessaire. Pourtant, concernant Gaskindé, ces attentes sont restées largement lettre morte.
Trois aspects nourrissent aujourd’hui les interrogations et alimentent les spéculations :
- l’absence de communication officielle sur les résultats des investigations ;
- l’absence de poursuites rendues publiques à l’encontre d’éventuels responsables ;
- le manque d’informations pour les familles des victimes, privées de réponses sur les circonstances exactes de la perte de leurs proches.
Ce déficit de clarté fragilise la confiance entre la population et les institutions militaires, essentiel à la cohésion nationale.
Gaskindé, symbole d’une transition inaboutie
L’embuscade de Gaskindé a servi de catalyseur au coup d’État de Traoré, présenté comme une réponse à l’incapacité du régime Damiba à garantir la sécurité. Pourtant, une fois au pouvoir, le nouveau régime n’a pas levé les zones d’ombre sur cet événement, alors même qu’il en avait fait un argument central pour justifier son arrivée.
Si le changement de pouvoir visait à corriger les erreurs du passé, il aurait également dû permettre d’éclaircir les responsabilités liées à Gaskindé, afin de restaurer la confiance des Burkinabè. Or, l’absence de clarification crée un paradoxe : le drame ayant légitimé le renversement reste aujourd’hui enveloppé de mystère.
Transparence : une exigence non négociable
Une autorité qui se présente comme une rupture avec le passé doit aussi démontrer sa capacité à assumer ses propres responsabilités. Gouverner ne se résume pas à dénoncer les échecs antérieurs ; cela implique aussi de répondre aux questions laissées en suspens.
En ne communiquant pas clairement sur l’état des enquêtes concernant Gaskindé, le pouvoir militaire s’expose à une critique récurrente : celle d’exiger des comptes des anciens dirigeants tout en se soustrayant aux mêmes exigences de transparence. Cette situation entretient un climat de suspicion préjudiciable à la crédibilité des institutions.
Les failles internes, angle mort de la lutte antiterroriste
L’expérience d’autres pays confrontés à des insurrections montre que les groupes armés exploitent systématiquement les vulnérabilités internes : manque de renseignement, corruption, infiltrations, rivalités entre services ou dysfonctionnements de la chaîne de commandement. Réduire la crise au Burkina Faso à la seule menace djihadiste reviendrait à ignorer ces facteurs internes.
Lorsqu’un convoi militaire est pris dans une embuscade d’une telle envergure, la question des responsabilités internes doit être examinée avec la plus grande rigueur. La lutte contre le terrorisme dépend autant de l’efficacité des opérations que de la capacité des institutions à identifier et sanctionner leurs propres défaillances.
Une armée forte repose sur la confiance entre les soldats, leur hiérarchie et la population. Cette confiance ne peut être durable si les grandes tragédies nationales restent entourées d’incertitudes et de non-dits.
Le devoir de mémoire et de justice
Près de quatre ans après l’embuscade de Gaskindé, les familles des victimes, les militaires sur le terrain et l’ensemble des Burkinabè attendent toujours des réponses. Au-delà des considérations politiques, il s’agit d’une exigence de justice, de mémoire et de responsabilité publique.
L’histoire enseigne qu’aucune nation ne peut construire sa stabilité sur des zones d’ombre. Les événements de Gaskindé continueront d’interroger tant que les circonstances exactes de cette tragédie ne seront pas pleinement élucidées par une enquête crédible, indépendante et transparente.
Le Burkina Faso ne pourra véritablement tourner cette page que lorsque les réponses attendues depuis septembre 2022 auront été apportées. C’est à cette condition que les familles des victimes pourront espérer obtenir justice et que les institutions retrouveront une part essentielle de leur légitimité.
