Mali : étienne fakaba sissoko et la cfr, un appel au dialogue pour l’unité nationale

Face à la complexité de la situation au Mali, des questions cruciales émergent : faut-il engager des discussions avec le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (JNIM) ? Comment dialoguer avec les mouvements armés du nord sans compromettre l’intégrité territoriale du Mali ? Quel rôle l’imam Mahmoud Dicko pourrait-il jouer dans une éventuelle transition ? Le pays doit-il réévaluer son organisation territoriale ? Étienne Fakaba Sissoko, figure politique et porte-parole de la Coalition des Forces pour la République (CFR), partage sa perspective sur une résolution de crise, insistant sur des principes inébranlables et affirmant que, pour son mouvement, « dialoguer n’est pas s’allier ».

Notre reporter : Quelle est votre analyse de la situation sécuritaire actuelle au Mali, notamment à Bamako ? Le blocus en place est-il efficace ?

Étienne Fakaba Sissoko : Qualifier le blocus d’« efficace » serait insinuer qu’une tactique qui affame, entrave et prend en otage les populations pourrait être considérée comme une réussite. Ce blocus engendre avant tout de la souffrance et complique la vie quotidienne des Maliens. À Bamako, l’inquiétude grandit : l’approvisionnement est précaire, les prix s’envolent, et les familles vivent dans l’angoisse. Pour une nation enclavée comme le Mali, la maîtrise des axes d’approvisionnement est une question de souveraineté nationale. La Coalition des Forces pour la République (CFR) désapprouve cette approche qui pénalise principalement les civils.

Cette conjoncture met également en lumière les limites d’une réponse purement militaire. Une solution politique est impérative pour sécuriser les populations, protéger les corridors vitaux et rétablir les conditions d’une paix durable.

« Les maliens veulent la paix »

Notre reporter : La CFR a vu le jour en décembre 2025. Quelques mois plus tard, quel bilan dressez-vous de son ancrage sur le terrain ? Comment la population malienne accueille-t-elle votre mouvement ? Percez-vous une réelle attente autour de votre initiative ?

É.F.S.: Bien que la CFR soit une jeune formation, elle répond à un besoin profond. Les Maliens aspirent à la paix et cherchent une alternative à la crise actuelle. Nous nous positionnons non pas comme un parti politique classique, mais comme une plateforme de sauvegarde nationale. Nous percevons une demande convergente, qu’elle soit politique, sociale ou internationale, pour une voix malienne structurée et responsable. Notre ambition est de proposer une voie médiane entre la prolongation du pouvoir militaire et l’enlisement du pays dans la crise.

Notre reporter : La CFR n’est pas officiellement alliée au Front de libération de l’Azawad (FLA), pourtant des liens étroits sont évoqués. Comment définissez-vous précisément cette relation ? Pourrait-on considérer la CFR comme la branche politique et le FLA comme la branche armée d’un même ensemble ?

É.F.S. : Non, c’est une distinction fondamentale. La CFR n’est pas l’aile politique du FLA, et le FLA n’est pas l’aile armée de la CFR. Nous engageons le dialogue avec tous les acteurs de la crise, mais discuter ne signifie ni s’allier, ni coordonner des actions. La CFR est un mouvement civil qui ne participe à aucune opération militaire.

Notre position est sans équivoque : nous rejetons toute idée de partition du Mali. Nous estimons cependant que les problématiques territoriales et de gouvernance doivent être abordées par des moyens politiques. La CFR prône donc un dialogue respectueux du cadre républicain, transparent et strictement politique. Notre approche est celle du dialogue, non celle de la confrontation armée.

« Aucune légitimité automatique à des groupes armés »

Notre reporter : Quatre mois après la fondation de la CFR, le JNIM a lancé une offensive d’envergure dans plusieurs régions du pays. Si cette offensive avait entraîné la chute du régime en place, la CFR était-elle préparée à assumer des responsabilités politiques ? Aviez-vous envisagé un scénario de transition ?

É.F.S. : Un mouvement responsable doit toujours anticiper les scénarios de crise. Cependant, la CFR ne bâtit pas sa stratégie sur un effondrement violent de l’État ou sur la victoire militaire d’un groupe armé. Les attaques coordonnées du 25 avril 2026 ont clairement indiqué que le Mali était entré dans une zone de danger politique majeur. Cela ne confère, en aucun cas, une légitimité automatique à des groupes armés pour décider de l’avenir de la nation.

Oui, nous avons envisagé une transition civile de sauvegarde nationale. Son rôle serait de rétablir les libertés publiques, d’assurer la sécurité des citoyens, d’initier un dialogue national inclusif, de préparer une nouvelle Constitution, puis d’organiser des élections. L’élection présidentielle ne doit pas être le point de départ, mais l’aboutissement de ce processus. Sans une sécurité minimale et un consensus national, les mêmes causes produiraient inévitablement les mêmes effets.

Notre reporter : Dans l’hypothèse où la CFR accéderait au pouvoir, quel rôle l’imam Mahmoud Dicko pourrait-il jouer ?

É.F.S. : L’imam Mahmoud Dicko ne doit pas être perçu comme un chef politique de substitution. Son rôle pourrait s’inscrire dans celui d’une autorité morale, capable d’apaiser les tensions, de faciliter les échanges et de contribuer à la restauration de la confiance entre les diverses composantes de la société malienne. Néanmoins, les responsabilités exécutives doivent être confiées à des institutions civiles légitimes. La légitimité politique doit émaner du peuple et se concrétiser par les urnes.

« Ni capitulation, ni récompense »

Notre reporter : Vous prônez un dialogue avec le JNIM. Jusqu’où êtes-vous prêt à aller dans cette démarche ? Existe-t-il des lignes rouges infranchissables ? Dans les cercles proches de la CFR, du FLA, et même chez certains responsables politiques comme Bruno Fuchs, on entend régulièrement qu’Iyad Ag Ghali serait disposé à renoncer au djihad transnational pour s’engager dans un processus de paix. Partagez-vous cette analyse ?

É.F.S.: Le dialogue que nous proposons n’est ni une capitulation ni une récompense. C’est un outil essentiel pour mettre fin au conflit et protéger les populations. La principale difficulté réside dans l’affiliation du JNIM à Al-Qaïda, une affiliation incompatible avec un processus de paix national. Nos lignes rouges sont donc claires : l’unité du Mali, le maintien d’un État républicain, la garantie des libertés fondamentales, la rupture avec les agendas armés transnationaux, la cessation des attaques contre les civils et l’absence d’impunité pour les crimes les plus graves.

Concernant Iyad Ag Ghali, la CFR ne fonde pas sa stratégie nationale sur des intentions attribuées à une seule personne. Nous n’affirmons ni qu’il est prêt à abandonner le djihad transnational, ni qu’il ne l’est pas. Seuls les actes concrets et vérifiables comptent. Si des acteurs actuellement liés au JNIM souhaitent s’intégrer à un processus de paix strictement malien, ils devront le prouver par des actions : arrêt des attaques, protection des civils, facilitation de l’accès humanitaire, rupture avérée avec Al-Qaïda et acceptation de l’unité du Mali. Les agressions observées dans les pays voisins soulignent d’ailleurs que le problème dépasse les frontières maliennes. C’est précisément pourquoi toute rupture avec les agendas transnationaux doit être démontrée, et non simplement déclarée. Nous ne transigeons pas sur l’État malien. Nous discutons uniquement des conditions permettant de sortir de la guerre sans renoncer aux principes de la République.

« La cfr ne propose pas la charia »

Notre reporter : Vous évoquez fréquemment une décentralisation approfondie, voire une forme de fédéralisme. Cependant, le débat public se concentre souvent sur la question de l’application de la charia dans certaines régions. N’est-ce pas une simplification excessive ?

É.F.S.: Oui, car le véritable enjeu n’est pas la charia, mais l’affaiblissement de l’État de proximité. Dans de nombreuses zones, l’administration est inexistante, la justice inaccessible et les services publics défaillants. Les populations se tournent alors vers les autorités encore présentes : chefs coutumiers, notables, religieux ou médiateurs locaux. La CFR ne promeut pas la charia. Elle propose une République malienne capable d’intégrer certaines formes de médiation locale dans un cadre strictement constitutionnel. Les principes sont clairs : respect de la Constitution, égalité des citoyens, protection des femmes et des enfants, et droit de recours devant la justice nationale.

Le débat sur la décentralisation doit se focaliser sur la gouvernance et l’efficacité de l’État, et non sur des caricatures.

Notre reporter : Le fédéralisme ne renvoie-t-il pas principalement à la répartition des pouvoirs, des ressources et des recettes publiques entre Bamako et les collectivités territoriales ? Quelle est précisément votre vision sur ce point ?

É.F.S. : Absolument. La question essentielle est celle des compétences, des ressources et du contrôle démocratique. La CFR défend un Mali unitaire, souverain et indivisible, mais avec une régionalisation accrue. Les collectivités doivent se voir attribuer davantage de responsabilités et de moyens, tandis que l’État maintient ses fonctions régaliennes. Dans un pays aussi vaste que le Mali, centraliser toutes les décisions à Bamako est inefficace. L’État doit garantir l’unité nationale, tandis que les territoires doivent disposer des leviers nécessaires pour gérer les affaires locales.

« La restauration de l’état utile »

Notre reporter : Au-delà des critiques formulées à l’égard des autorités actuelles, disposez-vous d’un programme politique structuré ? Quelles sont vos propositions concrètes en matière d’éducation, de justice, de sécurité et de développement économique ?

É.F.S. : Oui. La CFR a élaboré un programme de transition axé sur la restauration d’un État utile. Nos priorités incluent la réouverture des écoles, le renforcement du système judiciaire, la protection des populations et la relance économique. Nous plaidons pour l’indépendance de la magistrature, un soutien accru aux enseignants, l’amélioration des capacités des forces de sécurité et la sécurisation des principaux axes économiques. La crise a également une dimension humanitaire profonde. Rétablir l’accès à l’éducation, à la justice, à la sécurité, à l’énergie et à l’alimentation constitue, selon nous, la première phase de toute reconstruction nationale.

Notre reporter : L’Alliance des Démocrates du Sahel (ADS) a été fondée peu après la CFR. S’agit-il d’une simple convergence de mouvements partageant des valeurs similaires ou d’un projet politique coordonné à l’échelle régionale ?

É.F.S. : L’ADS représente avant tout une convergence civique et démocratique entre des citoyens maliens, burkinabè et nigériens qui partagent une même analyse : la crise du Sahel est également institutionnelle et démocratique. Il ne s’agit ni d’une structure militaire ni d’un commandement politique unifié. La CFR demeure une initiative malienne, répondant spécifiquement à la crise malienne. L’ADS vise principalement à coordonner des actions de plaidoyer, de défense des libertés publiques et de solidarité entre les démocrates sahéliens confrontés à la restriction des espaces politiques.

La CFR ne propose ni revanche, ni partition, ni théocratie, ni un simple retour à l’ancien système. Elle défend une sortie de guerre basée sur une transition civile, un dialogue national encadré, une refondation territoriale, une armée républicaine et le rétablissement du choix populaire. Notre conviction est claire : le Mali ne sera pas sauvé par un homme fort. Il sera sauvé par un pacte national solide.