L’ombre qui a façonné le pouvoir au Congo

Politique

L’ombre qui a façonné le pouvoir à Kinshasa pendant 30 ans

Au Congo, depuis 1960, le pouvoir ne s’obtient ni par les urnes ni par la rue, mais dans l’ombre. Trois décennies durant, l’histoire politique de Kinshasa s’est écrite dans les bureaux sans fenêtres des services de renseignement. Invisibles, redoutés, ils ont façonné les destins.

Les appareils de sécurité congolais n’ont jamais été de simples rouages de l’État. Ils en ont été l’épine dorsale. Quand la Sûreté Nationale tousse, c’est tout le palais de marbre qui tremble. Quand le CND écoute, les ministres baissent la voix. Quand l’ANR arrête, la justice plie.

Pourquoi une telle emprise ? Parce que le Congo indépendant est né dans un contexte de guerre froide, de coups d’État et de paranoïa généralisée. Le 30 juin 1960 marque l’indépendance. Le 14 septembre suivant, Mobutu signe son premier putsch. Entre les deux dates : un vide. Un vide que la Sûreté a comblé sans attendre.

Leur mission officielle ? Collecter des renseignements politiques, économiques et sociaux. Leur mission réelle ? Trois tâches précises :

  • Protéger le chef de l’État, qu’il s’agisse d’un ennemi extérieur, de son propre camp ou de son peuple.
  • Surveiller l’ensemble de la société : opposants, ministres, religieux, étudiants, diaspora.
  • Instaurer un climat de terreur suffisant pour dissuader toute velléité de contestation.

De 1960 à 1990, un seul système, trois architectes. Trois hommes ont érigé la grammaire de la peur congolaise :

Victor Nendaka Bika, surnommé « l’Oufkir congolais » : Infirmier de formation devenu chef de la Sûreté, il a transformé l’institution coloniale en machine de répression. Sa règle d’or ? Le patron du renseignement ne répond qu’au président, jamais aux ministres.

Seti Yale, l’Éminence grise : Formé par les services israéliens et américains, il a construit le CND, ce KGB zaïrois. Il a introduit l’écoute systématique, la filature et la torture comme méthodes de gouvernance.

Honoré Ngbanda, dit « Terminator » : Il a industrialisé le système. Chaque ministère avait son espion. Chaque ambassade abritait une antenne. La terreur était exportée jusqu’en Europe.

Le fil conducteur de 1960 à 1990 ? « Qui contrôle l’information contrôle le pouvoir. » Mobutu l’a compris dès le premier jour. Il a multiplié les services – CND, SNIP, SARM, DSP – pour qu’ils se surveillent mutuellement. Pourtant, il a toujours veillé à ce qu’aucun homme ne domine trop longtemps cette machine. Nendaka est limogé en 1965. Seti Yale est écarté. Ngbanda est écarté en 1990.

En 1997, le système s’effondre avec Mobutu. Mais il ne disparaît pas. Il mute. Les sigles changent – SNIP, AND, ANR – mais les caves restent. Les méthodes aussi.

Cette enquête plonge dans les sous-sols de l’histoire. Elle débute en octobre 1960, avec un infirmier nommé à la tête de la Sûreté. Elle s’achève en 1990, avec le départ forcé d’un « Terminator » balayé par les vents démocratiques. Entre ces deux dates : des écoutes, des disparitions, des transferts mortels et des coups tordus.

Tout commence en octobre 1960. Le Congo a trois mois d’existence. Mobutu vient de renverser Lumumba. Il faut un homme de confiance pour sécuriser le pouvoir. Un homme sans scrupules. Ce sera Victor Nendaka Bika…

« L’Oufkir congolais : comment Victor Nendaka a inventé la machine à broyer le pouvoir »

Sans uniforme ni grade, Victor Nendaka Bika a fait trembler le Congo de 1960 à 1965. Cet infirmier devenu espion a posé les bases du système : menaces contre les ministres, manipulation de documents, élimination des adversaires. Plongée dans les archives de la terreur.

Léopoldville, 13 décembre 1961. Le jour où la police a fait un coup d’État contre son propre ministre.

Dans les bureaux de la Sûreté Nationale, le ministre de l’Intérieur, Christophe Gbenye, croit encore détenir l’autorité. Il signe un décret destituant Victor Nendaka de son poste. « Réaffectation immédiate. »

La réponse de Nendaka tient en un appel téléphonique.

Il se tourne vers Mobutu et obtient son soutien. Des troupes armées encerclent aussitôt les locaux de la Sûreté. Gbenye est sommé de renoncer. Sous la menace d’une arrestation immédiate.

Quelques jours plus tard, le Moniteur Congolais publie l’ordonnance : Nendaka reste à son poste. Gbenye est limogé. C’est la première fois au Congo qu’un chef de la police menace un ministre avec l’armée… et l’emporte. Le modèle « Oufkir » est né.

16 janvier 1961 : la note qui a scellé le sort de Lumumba

Quarante ans plus tard, un vieil homme brandit devant la Commission belge une feuille jaunie, son seul alibi.

« Quand nous avons appris que Tshombe accueillerait Lumumba, les plans d’évacuation des trois prisonniers ont été modifiés par André Lahaye, agent de la Sûreté […] J’ai conservé ce document. »

Cette note manuscrite ordonne le transfert de Patrice Lumumba, Maurice Mpolo et Joseph Okito vers Elisabethville. En tant que directeur de la Sûreté, Nendaka organise le convoi. Dans la nuit du 17 janvier, les trois hommes sont exécutés.

Sa défense ?

« Kasa-Vubu a validé ce transfert car, comme moi, il pensait qu’au Katanga, Lumumba ne serait pas tué. Chez nous, il n’était pas dans nos traditions de tuer nos adversaires. La palabre sous le baobab suffisait. »

Les historiens soulignent : « Victor Nendaka, en désaccord avec Lumumba depuis les élections de 1960, a été suspecté d’avoir joué un rôle dans cet événement. »

Octobre 1960 : l’infirmier qui a transformé la Sûreté en arme politique

Un mois après le premier coup d’État de Mobutu, Nendaka est nommé directeur de la Sûreté Nationale.

« Il réorganise l’institution et la transforme en un outil redoutable de collecte de renseignements. »

Il crée le Bureau d’Investigations Nationales (BIN), dont la mission n’est plus de traquer les voleurs, mais de ficher, espionner et neutraliser les partisans de Lumumba. Membre du Groupe de Binza aux côtés de Mobutu, il devient un acteur clé du cercle dirigeant occulte du pays.

Pourquoi l’histoire l’a-t-elle surnommé « l’Oufkir congolais » ? Parce qu’il a instauré trois principes qui hanteront le Congo pendant six décennies :

  • La Sûreté au-dessus des lois : Il fait encercler son bureau par l’armée quand un ministre menace de le limoger.
  • Le renseignement comme outil politique : Membre du Groupe de Binza, il contribue à faire et défaire les Premiers ministres, avec l’appui de la CIA.
  • L’impunité totale : Sur Lumumba, il rejette toujours la faute sur d’autres : « Ce n’est pas moi, c’est D’Aspremont, c’est Tshombe, c’est Lahaye. »

En 1965, Mobutu l’écarte. Trop puissant. Mais la machine est lancée. Seti Yale et Honoré Ngbanda n’auront qu’à industrialiser la méthode Nendaka.

Dans notre prochain volet : Comment Seti Yale a transformé le BIN artisanal en CND, ce KGB zaïrois formé par Israël et les États-Unis. Avec des témoignages uniques sur les caves du CND dans les années 1970.

Le « Monstre des ténèbres » à travers les yeux de ses contemporains.

Certains écrits congolais le décrivent comme « Terminator sanguinaire, Victor Nendaka Bika, le Monstre des Ténèbres », pour son rôle dans l’organisation du transfert fatal de Lumumba. Lui a toujours clamé son innocence, affirmant que la Commission Lumumba tentait de le piéger.