Femmes migrantes au Sénégal : ces invisibles qui soutiennent l’économie

Le 31 juillet marque la Journée internationale de la femme africaine, une date qui rappelle l’engagement historique des femmes du continent dans les luttes pour l’indépendance et le panafricanisme. Pour 2026, l’Union africaine a choisi de mettre en avant un enjeu aussi vital que politique : « garantir un accès durable à l’eau et à des systèmes d’assainissement sûrs », un pilier de l’Agenda 2063. Pourtant, au Sénégal, cette célébration devrait surtout souligner une réalité moins glorieuse : des milliers de femmes, souvent invisibilisées, portent à elles seules des pans entiers de l’économie nationale, sans que leur contribution ne soit reconnue — ni même comptabilisée.

Ces femmes, migrantes internes venues des campagnes dakaroises ou originaires d’autres pays africains, assument des rôles essentiels : domestiques dans les foyers, commerçantes dans les marchés informels, aides familiales ou travailleuses de l’ombre. Leur travail, souvent précaire et sans contrat, alimente l’économie sénégalaise. Pourtant, leur accès à des conditions de vie décentes — en particulier à une eau potable et à des sanitaires sûrs — reste un combat quotidien. Une injustice qui se double d’une invisibilité politique : leurs besoins sont rarement pris en compte dans les politiques publiques, et leur statut de migrante, qu’il soit interne ou international, les expose à des vulnérabilités accrues.

Des migrantes internes, piliers méconnus de l’économie dakaroise

Avant même de songer à traverser les frontières, des milliers de jeunes femmes quittent chaque année les zones rurales du Sénégal pour rejoindre Dakar ou d’autres villes. Leur première mission ? Assurer l’approvisionnement en eau de leur foyer d’origine, une tâche qui leur incombe bien souvent, limitant leur accès à l’éducation ou à un emploi rémunérateur. Une fois en ville, elles s’insèrent dans des secteurs informels — domestique, restauration de rue ou petit commerce — où elles représentent 51,3 % de la main-d’œuvre informelle nationale. Pourtant, dans l’agglomération dakaroise, cette proportion chute à 41,5 %, signe d’une précarité encore plus marquée.

Ces migrantes internes, souvent sans contrat ni protection sociale, deviennent les employées invisibles des foyers urbains. Leur travail, indispensable à l’économie, dépend pourtant de conditions de vie qu’elles ne maîtrisent pas : accès à l’eau courante dans les maisons où elles travaillent, présence de toilettes décentes dans leur quartier d’habitation. Des besoins élémentaires qui, pour beaucoup, relèvent encore du luxe. Une étude de l’ANSD confirme cette réalité : près de la moitié de la main-d’œuvre sénégalaise évolue dans l’informel, un secteur où les femmes sont majoritaires — mais où leur sécurité et leurs droits restent négligés.

Le Sénégal, terre d’accueil fragilisée par la xénophobie

Le Sénégal n’accueille pas seulement ses propres citoyennes en migration interne. Depuis des décennies, le pays est aussi une terre d’asile pour des milliers d’Africains, notamment en provenance de Guinée (40,3 %), du Mali (14,9 %), de Guinée-Bissau ou de Gambie. Selon le dernier recensement (RGPH-5, 2023), ces étrangers représentent 1,1 % de la population, dont 44,3 % de femmes. Dans des régions frontalières comme Kédougou, certaines communautés comptent même plus de ressortissants maliens ou guinéens que de Sénégalais de retour.

Pourtant, cette tradition d’hospitalité est aujourd’hui menacée par une rhétorique xénophobe croissante. Des voix politiques et médiatiques accusent certains groupes d’Africains, notamment les Peuls guinéens, de peser sur les ressources publiques ou de menacer la cohésion nationale. Des appels au durcissement des conditions de séjour et à la remise en cause du droit du sol pour les enfants nés de parents étrangers ont été lancés, rappelant les violences cycliques observées en Afrique du Sud. Une dérive dangereuse, où les femmes migrantes deviennent des cibles privilégiées : exploitées dans le travail domestique, harcelées dans l’espace public, et privées d’accès aux services essentiels par peur de dénoncer leur situation.

Femmes migrantes africaines : doublement vulnérables

Les migrantes originaires d’autres pays africains cumulent les fragilités. Beaucoup travaillent dans des emplois informels, sans contrat ni couverture sociale, dépendant souvent de leur employeur pour leur statut et leur accès à l’eau ou aux sanitaires. Dans un contexte de suspicion généralisée, elles sont particulièrement exposées aux violences, au harcèlement ou à l’exploitation. Leur précarité administrative les empêche bien souvent de faire valoir leurs droits, tandis que leur présence dans les foyers ou les marchés les rend visibles — et donc vulnérables — aux yeux de ceux qui cherchent des boucs émissaires.

Le phénomène prend une dimension encore plus critique avec la rupture récente entre la CEDEAO et l’Alliance des États du Sahel (AES). Depuis janvier 2025, les droits des ressortissantes maliennes, burkinabè et nigériennes au Sénégal ne sont plus garantis par le Protocole de 1979 de la CEDEAO, mais par des déclarations politiques bilatérales, révisables à tout moment. Pour des travailleuses domestiques sans papiers, cette instabilité juridique aggrave leur précarité, surtout dans un contexte sécuritaire dégradé au Mali, où les attaques meurtrières du printemps 2026 pourraient pousser davantage de femmes à migrer vers le Sénégal.

Frontières coloniales et xénophobie intra-africaine : décrypter les mécanismes

Pour comprendre cette montée des tensions, il faut remonter aux frontières artificielles tracées lors de la Conférence de Berlin (1884-1885). Ces tracés, imposés sans tenir compte des réalités ethniques ou commerciales locales, ont créé des États postcoloniaux fragiles, en quête de légitimité. Leur réponse ? Une politique de l’« autochtonie », qui hiérarchise l’appartenance nationale et exclut ceux jugés « étrangers » — parfois après des générations de présence. Une logique qui rappelle les violences xénophobes sud-africaines et qui s’enracine dans le même héritage colonial dénoncé par Frantz Fanon.

Cette dynamique est aussi genrée. Les théoriciennes africaines comme Oyèronké Oyèwùmí ou Amina Mama ont montré comment la colonisation a reconfiguré les catégories de genre, puis comment les nationalismes postcoloniaux ont utilisé ces catégories pour définir qui appartient légitimement à la nation. Les femmes migrantes, leur fertilité, leurs enfants nés au Sénégal deviennent alors des cibles privilégiées de ce contrôle des frontières de l’appartenance. Leur présence dans les foyers comme domestiques ou leur rôle dans l’économie informelle en font des symboles de cette exclusion.

Eau et assainissement : des droits à conquérir pour les migrantes

Le thème de l’Union africaine pour 2026 — l’accès durable à l’eau et à l’assainissement — n’est pas anodin. Dans les quartiers périphériques de Dakar, où s’installent les migrantes internes ou africaines, les réseaux d’eau courante et d’assainissement restent partiels. L’absence de toilettes décentes expose particulièrement les femmes et les filles à l’insécurité, surtout la nuit. Dans les foyers où elles travaillent, leur accès à ces services dépend souvent du bon vouloir de leur employeur, sans aucun droit du travail pour les y contraindre.

Une politique de l’eau qui ignorerait ces réalités manquerait sa cible la plus vulnérable. Garantir un accès durable à l’eau et à l’assainissement pour les migrantes — qu’elles soient sénégalaises en déplacement interne ou africaines arrivées du Mali, du Burkina Faso ou de Guinée — n’est pas seulement une question de santé publique. C’est aussi une condition sine qua non pour reconnaître leur contribution économique et sociale, et pour briser le cycle de l’invisibilisation et de l’exploitation.

Hospitalité et justice : un double devoir pour le Sénégal

La Journée internationale de la femme africaine ne devrait pas se limiter à des hommages symboliques. Elle doit être l’occasion de tirer une conclusion politique claire : sans les femmes migrantes — sénégalaises en mouvement interne ou Africaines accueillies au Sénégal — des secteurs entiers de l’économie sous-régionale s’effondreraient. Sans un accès garanti à l’eau potable et à des sanitaires dignes, chez elles, sur leur lieu de travail ou dans leur quartier, les objectifs de l’Agenda 2063 resteront lettre morte pour celles qui en ont le plus besoin.

L’hospitalité sénégalaise ne peut se contenter d’être une vertu affichée. Elle doit s’incarner dans des politiques publiques qui protègent les droits des migrantes, qu’elles soient internes ou internationales, et qui garantissent leur accès aux services essentiels. Car une justice qui s’arrête aux frontières du pays, ou une politique de l’eau qui oublie ces femmes, rate la même opportunité : celle de construire une société plus inclusive, plus équitable, et enfin reconnaissante envers celles qui la font tenir debout.