Le Maroc face à ses défis démographiques : l’impact du RGPH 2024 sur les législatives 2026
Maroc — Les chiffres du dernier Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH 2024) dessinent une nouvelle carte du pays, où l’explosion urbaine et la désertification des centres-villes redessinent les enjeux de la future représentation politique. Entre périphéries en pleine expansion et régions rurales en déclin, le découpage électoral actuel reflète-t-il encore une démocratie équitable ? Enquête sur les tensions entre démographie et représentativité à l’approche des élections législatives de septembre 2026.
Une urbanisation galopante qui interroge l’équilibre démocratique
Avec 23,1 millions d’habitants vivant désormais en milieu urbain contre 13,7 millions en zones rurales, le Maroc confirme sa métamorphose démographique. Les données du RGPH 2024 révèlent une croissance urbaine de 2,68 millions de personnes en dix ans, tandis que la population rurale n’a progressé que de 302 419 habitants. Cinq régions concentrent à elles seules 71,2% de la population nationale : Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra, Marrakech-Safi, Fès-Meknès et Tanger-Tétouan-Al Hoceïma.
Cette mutation s’accompagne d’un phénomène marquant : le déplacement des populations des centres-villes vers les périphéries. À Casablanca, la commune d’Anfa a perdu 27% de sa population en une décennie, passant de 453 000 à 332 000 habitants. Pourtant, son découpage électoral conserve quatre sièges, soit un ratio de 68 707 habitants en âge de voter par député. À l’opposé, la province de Nouaceur, en pleine expansion avec 665 000 habitants, ne dispose que de trois sièges, correspondant à un ratio de 155 172 habitants par parlementaire.
Ces écarts illustrent les déséquilibres de représentativité qui risquent de s’aggraver lors des prochaines élections si le découpage électoral n’est pas revu.
Des ratios électoraux qui varient de 1 à plus de 70 selon les circonscriptions
Le système électoral marocain repose sur deux principes : une logique démographique visant à adapter le nombre de sièges à la population, et une logique d’équité territoriale garantissant au moins deux sièges par province pour éviter la marginalisation des zones peu densément peuplées.
Cette double approche génère des disparités extrêmes dans le poids du vote selon les régions. Du côté des zones faiblement peuplées, les ratios sont particulièrement bas :
- Aousserd : 2 992 habitants en âge de voter par siège
- Tarfaya : 5 368 habitants par siège
- Assa-Zag : 10 178 habitants par siège
- Es-Semara : 19 712 habitants par siège
- Boujdour : 20 185 habitants par siège
À l’inverse, les grandes métropoles et leurs périphéries affichent des ratios vertigineux :
- Tanger-Assilah : 213 980 habitants en âge de voter par siège
- Marrakech (Ménara) : 176 256 habitants par siège
- Sidi Bernoussi (Casablanca) : 174 501 habitants par siège
- Nouaceur : 155 172 habitants par siège
- Inezgane-Aït Melloul : 151 978 habitants par siège
Un vote dans une circonscription rurale comme Aousserd ou Tarfaya a ainsi un poids politique bien plus déterminant qu’un bulletin déposé à Tanger ou Marrakech, où la densité démographique dilue l’influence électorale.
L’asymétrie urbain-rural : un défi pour l’équité territoriale
La dynamique des périphéries urbaines, en pleine expansion démographique, contraste avec le déclin des centres-villes. À Rabat, les circonscriptions de Rabat-Océan et Rabat-Chellah enregistrent des ratios respectifs de 55 856 et 59 598 habitants par siège, tandis que sa périphérie, Skhirat-Témara, affiche un ratio de 141 832 habitants par député.
Cette situation pose un dilemme pour les décideurs : comment rééquilibrer une carte électorale qui avantage les zones peu peuplées au détriment des grandes agglomérations ? La solution passerait par un redécoupage qui retirerait des sièges aux provinces en déclin démographique, comme Anfa ou certains arrondissements de Rabat, pour les attribuer aux zones en croissance comme Nouaceur ou Skhirat-Témara.
Les enjeux politiques d’un redécoupage électoral
Un ajustement du découpage électoral impliquerait des choix stratégiques lourds de conséquences pour les partis politiques en lice pour les législatives de 2026. Sans augmentation du nombre total de députés, la redistribution des sièges modifierait profondément les équilibres de pouvoir.
Une réduction du nombre de sièges dans certaines circonscriptions intensifierait la compétition électorale, favorisant mécaniquement les grands partis dotés de ressources importantes et de réseaux bien implantés, comme le RNI, le PAM ou l’Istiqlal. À l’inverse, des circonscriptions plus larges faciliteraient l’accès au Parlement pour les formations politiques de taille modeste via le mécanisme du « plus fort reste ».
Cette redistribution pourrait également influencer les stratégies des partis traditionnels et des mouvements d’opposition, comme le PJD, qui chercheraient à capitaliser sur le mécontentement urbain et à mobiliser une base militante déçue par les politiques locales.
L’ancrage rural et la distorsion de la participation électorale
Malgré l’urbanisation croissante, une partie importante de l’électorat urbain conserve son inscription dans sa commune rurale d’origine pour préserver des liens d’influence locale. Cette pratique explique les taux de participation exceptionnellement élevés dans les zones rurales, parfois supérieurs à 90%, tandis que les grandes villes enregistrent des niveaux d’abstention records, dépassant 70% à 80% dans certaines circonscriptions de classe moyenne.
Les campagnes d’inscription et de révision des listes électorales visent à corriger ces disparités en actualisant les données démographiques, en enregistrant les nouveaux électeurs et en assainissant le fichier électoral. Ces efforts sont cruciaux pour garantir la fiabilité du scrutin du 23 septembre 2026.
Les législatives 2026 : un scrutin sous tension entre démographie et abstention
Au-delà des aspects techniques, les données du RGPH 2024 soulèvent des défis stratégiques majeurs pour les acteurs politiques. La remobilisation de la classe moyenne urbaine, touchée par l’inflation et les réformes sociales ciblées, pourrait redessiner les équilibres politiques. Son éventuelle participation massive en 2026, que ce soit pour sanctionner les partis au pouvoir ou pour soutenir des alternatives, pourrait modifier la donne électorale.
Les grands partis de la majorité devront défendre leur bilan économique dans un contexte post-inflationniste, tandis que les forces d’opposition tenteront de capitaliser sur le mécontentement des citadins. La publication des résultats du RGPH 2024 a ainsi lancé un débat technique et politique incontournable, dont les répercussions sur les législatives 2026 pourraient être profondes.
Si aucune révision officielle du découpage électoral n’a encore été annoncée, une chose est certaine : les nouvelles réalités démographiques imposent une réflexion urgente pour concilier équité territoriale et représentativité démocratique.
