Le Sahel, cette vaste région d’Afrique subsaharienne, est aujourd’hui en proie à des défis majeurs, malgré une médiatisation en net recul. Entre 2022 et 2025, les crises internationales – de l’invasion de l’Ukraine par la Russie aux conflits au Proche-Orient – ont capté l’attention mondiale, reléguant au second plan les tensions persistantes du Sahel. Pourtant, les menaces qui pèsent sur cette zone ne cessent de s’aggraver, avec des conséquences dramatiques pour ses populations.
Cette région, autrefois marquée par des violences jihadistes localisées, est désormais le théâtre d’une expansion terroriste sans précédent. Les régimes militaires issus des coups d’État récents, au lieu d’endiguer cette menace, ont aggravé la situation en recourant à des méthodes autoritaires et en bloquant toute transition démocratique. L’Alliance des États du Sahel (AES), formée par le Mali, le Niger et le Burkina Faso, peine à inverser la tendance, tandis que les populations subissent les conséquences de cette dérive.
L’expansion jihadiste : une menace qui gagne du terrain
Contrairement aux idées reçues, le calme apparent du Sahel ne reflète pas une stabilisation, mais plutôt une sous-médiatisation. Les groupes armés jihadistes, comme le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) ou l’État islamique au Sahel, ont renforcé leur emprise, multipliant les attaques meurtrières. En 2024, la région est devenue la plus touchée au monde par la violence terroriste, avec plus de 11 200 morts liés à ces groupes, selon les dernières estimations.
Cette escalade s’accompagne d’une détérioration des conditions de sécurité pour les civils. Les forces de sécurité locales, souvent soutenues par des partenaires étrangers comme la Russie, sont elles-mêmes responsables d’une partie des violences, notamment à travers des frappes aériennes ou des exactions contre les populations. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les civils sont pris en étau entre les groupes armés et les réponses sécuritaires de l’État, souvent disproportionnées.
Mali : entre défaites militaires et attaques symboliques
Depuis le retrait de la Mission des Nations unies (MINUSMA) en 2023, le Mali est engagé dans une lutte acharnée contre les groupes jihadistes et les séparatistes touaregs. Malgré des victoires symboliques, comme la reprise de Kidal, les forces maliennes et leurs alliés russes subissent des revers cuisants, comme l’embuscade de Tinzaouaten en juillet 2024, où plus de 120 soldats et mercenaires ont péri.
Les attaques du JNIM se multiplient, ciblant désormais des objectifs militaires stratégiques, comme l’aéroport de Bamako en septembre 2024. Ces opérations, de plus en plus audacieuses, révèlent l’incapacité des autorités à contrôler le territoire. Pourtant, une partie de la population malienne conserve une confiance relative dans l’armée, malgré l’escalade de la violence.
Burkina Faso : la militarisation d’une société sous tension
Le Burkina Faso incarne une autre facette de la crise : celle d’une société militarisée jusqu’à l’extrême. Depuis le coup d’État de 2022, les groupes jihadistes contrôlent plus de 60 % du territoire, et les violences ont atteint des niveaux historiques. En août 2024, une attaque dans la ville de Barsalogho a fait entre 130 et 600 morts, dont de nombreux civils.
Pour répondre à cette menace, le régime du capitaine Traoré a choisi d’armer massivement les civils, créant les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Cette stratégie, censée renforcer la sécurité, a en réalité alimenté les tensions ethniques et les représailles. Les VDP, souvent mal formés et envoyés en première ligne, sont devenus des cibles pour les jihadistes, tandis que l’armée est accusée de violations massives des droits humains, comme le massacre de 223 civils en février 2024.
Niger : une stabilité relative, mais une violence en hausse
Le Niger, bien que moins exposé que ses voisins, n’échappe pas à la dégradation sécuritaire. Depuis le coup d’État de 2023, les attaques jihadistes se sont intensifiées, ciblant aussi bien les civils que les forces de sécurité. En mars 2025, une attaque contre une mosquée a fait 44 morts, illustrant la montée en puissance de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS).
Les autorités nigériennes, comme leurs homologues de l’AES, ont recours à des milices d’autodéfense, mais cette approche reste limitée et encadrée. La situation sécuritaire, déjà fragile, pourrait encore se dégrader si aucune solution politique n’est trouvée.
Des transitions politiques qui s’éternisent : un pouvoir sans légitimité
Les régimes militaires de l’AES, arrivés au pouvoir par la force, ont prolongé indéfiniment leurs transitions, transformant leur mandat temporaire en une prise de pouvoir permanente. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les calendriers électoraux ont été repoussés à plusieurs reprises, sous prétexte de « raisons techniques » ou de réformes constitutionnelles.
Ces prolongations permettent aux juntes de consolider leur emprise, tout en marginalisant l’opposition et la société civile. Au Mali, le colonel Goïta s’est auto-promu général d’armée en 2024, tandis qu’au Burkina Faso et au Niger, les dirigeants ont suivi la même voie, s’assurant une mainmise totale sur le pouvoir jusqu’en 2029 au moins.
Cette dérive autoritaire s’accompagne d’une répression systématique des libertés : interdiction des médias indépendants, expulsion des journalistes étrangers, arrestations arbitraires et fermeture des organisations de la société civile. Les régimes de l’AES contrôlent désormais l’espace informationnel, imposant leur version des faits et réduisant au silence toute voix dissidente.
Un désengagement occidental aux conséquences lourdes
L’Europe et les puissances occidentales, autrefois actives dans la région, ont progressivement réduit leur présence, laissant le champ libre à de nouveaux partenaires comme la Russie. Pourtant, les crises du Sahel ne sont pas sans répercussions pour l’Afrique et l’Europe. L’insécurité alimentaire, les déplacements massifs de populations et la radicalisation menacent la stabilité régionale, avec des risques de spillover en Europe.
Avec plus de 3,1 millions de déplacés internes en mars 2025, la situation humanitaire est critique. Les organisations internationales alertent sur une famine aiguë touchant 52,7 millions de personnes en Afrique de l’Ouest entre juin et août 2025. Pourtant, le Sahel reste une région sous-financée et sous-médiatisée, où l’inaction des acteurs internationaux aggrave les souffrances des populations.
Alors que l’Union européenne réévalue son engagement, il est urgent de clarifier ses priorités : comment concilier réalisme politique et solidarité avec les populations du Sahel ? Les réponses à ces questions détermineront l’avenir d’une région où l’ombre des conflits s’étend chaque jour un peu plus.
