Confréries soufies et pouvoir politique : un héritage mobilisé au Sénégal

Dans un Sénégal où la laïcité coexiste avec une forte empreinte des confréries soufies, la spiritualité imprègne souvent les décisions politiques. Les figures historiques de l’islam sénégalais, autrefois vénérées pour leur rôle spirituel, deviennent aujourd’hui des symboles activement mobilisés par l’élite dirigeante. Leur héritage anticolonial, revisité à travers un prisme militant, inspire des modèles de développement perçus comme authentiquement africains.

Des guides spirituels aux figures politiques

Des personnalités comme Bassirou Diomaye Faye ou Ousmane Sonko s’appuient sur l’histoire de ces chefs religieux pour façonner une identité nationale libérée des influences étrangères. Leur objectif ? Consolider une légitimité politique tout en s’assurant le soutien incontournable des khalifes généraux, véritables gardiens de la tradition religieuse.

Malgré les tensions entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko — désormais président de l’Assemblée nationale —, une convergence s’observe : l’importance de se montrer auprès des dignitaires spirituels. Quelques jours avant le Grand Magal, le chef de l’État s’est rendu à Touba auprès de Serigne Mountakha Mbacké, khalife général des mourides. Ousmane Sonko a suivi cet exemple quatre jours plus tard. Ces déplacements illustrent l’influence persistante de ces guides, « piliers invisibles mais indéniables de la cohésion nationale », surtout en période de crise politique.

L’héritage de Cheikh Ahmadou Bamba : un modèle de résistance

Lors de sa visite, Ousmane Sonko a franchi une étape symbolique en revendiquant l’héritage de Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur de la confrérie mouride et icône de la résistance non violente contre la colonisation française. Le président de l’Assemblée nationale a établi un parallèle entre sa propre vision politique et celle du marabout, célèbre pour avoir refusé toute aide financière française afin de « préserver l’autonomie des communautés croyantes ».

Un mouvement intellectuel en plein essor

Cette récupération politique n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans un courant de pensée qui réinterprète le passé anticolonial des leaders religieux. Cheikh Gueye, chercheur et disciple mouride, souligne cette tendance : « Une partie de la jeunesse et des intellectuels redécouvrent les grandes figures de l’islam sénégalais à travers un angle anticolonial et engagé ». Les références ne se limitent pas à Cheikh Ahmadou Bamba. El Hadj Oumar Tall, figure de la tidjaniya, ou Thierno Souleymane Baal, fondateur d’un État théocratique au XVIIIe siècle, sont également mobilisés par les militants souverainistes, comme ceux du mouvement Frapp, « non pour les sacraliser, mais pour en faire des sources d’inspiration politique ».

Entre mythe et réalité historique

Cependant, ce récit unificateur se heurte à la complexité du passé. Certains chefs religieux, malgré leur opposition initiale à la colonisation, ont ultérieurement facilité l’enrôlement de tirailleurs pour le compte de la France. Une ambivalence que la jeunesse sénégalaise, plus critique et informée, semble prête à affronter. Mamadou Fall, directeur de la rédaction de la future Histoire générale du Sénégal, insiste sur la nécessité d’intégrer ces figures dans les manuels scolaires tout en rappelant leurs nuances : « Certains de ces héros anticoloniaux sont aussi perçus ailleurs comme des conquérants violents, arrivés avec l’épée ».