Burkina Faso : quand la numérisation des services publics masque l’absence de sécurité et d’éducation

Écouter la lecture⏱ ~6 min

Alors que Ouagadougou s’embrase sous les projecteurs des Journées nationales d’engagement patriotique, le gouvernement met en avant une modernisation administrative spectaculaire. Des plateformes comme l’e-casier judiciaire ou l’Assurance maladie universelle dématérialisée sont présentées comme des victoires emblématiques d’une administration résolument tournée vers l’innovation. Pourtant, derrière cette vitrine high-tech et les discours ambitieux de la Révolution progressiste populaire (RPP), se cache une réalité bien plus préoccupante : une politique de dématérialisation qui ignore délibérément les urgences vitales du pays.

Une modernisation administrative en décalage total avec les besoins de la population

Les outils numériques annoncés par les autorités burkinabè, comme la digitalisation des actes administratifs ou l’accès en ligne aux services publics, sont souvent salués comme des avancées majeures. Pourtant, ces innovations restent cantonnées à une minorité privilégiée. Avec un taux d’accès à Internet inférieur à 20 % et une couverture 4G limitée aux zones urbaines, ces solutions technologiques deviennent inaccessibles pour la majorité des citoyens.

Par exemple, l’immatriculation en ligne à l’Assurance maladie universelle ne concerne que 1,3 % de la population, un chiffre qui illustre l’écart abyssal entre les promesses officielles et les besoins réels. Cette politique crée une fracture numérique criante : d’un côté, une élite urbaine connectée capable d’utiliser ces services ; de l’autre, une grande partie de la population laissée pour compte, privée des moyens les plus élémentaires pour y accéder.

L’illusion d’un État digitalisé : un leurre pour les Burkinabè

La dématérialisation des services publics, telle qu’elle est promue aujourd’hui, relève davantage d’un exercice de communication politique que d’une véritable avancée pour la population. Les chiffres avancés lors des discours ministériels ne reflètent en rien la réalité vécue par la majorité des Burkinabè, notamment ceux vivant en zones rurales ou dans des zones touchées par l’insécurité.

Cette approche pose une question fondamentale : à qui profite réellement cette modernisation ? Pour des millions de citoyens, l’accès à un service public dématérialisé relève du fantasme, alors que leurs priorités sont ailleurs : survivre, se nourrir, et bénéficier d’un minimum de sécurité.

Sécurité et éducation : deux piliers négligés au profit d’un affichage technologique

Pour qu’une administration numérique ait un sens, encore faut-il que la population dispose des conditions minimales de stabilité et de connaissances pour en bénéficier. Pourtant, les deux urgences nationales que sont la sécurité et l’éducation sont aujourd’hui reléguées au second plan au profit d’un discours sur la modernisation.

La sécurité, condition sine qua non pour tout développement

Avec plus de deux millions de personnes déplacées internes en raison des violences terroristes, le Burkina Faso fait face à une crise humanitaire sans précédent. Dans un tel contexte, la priorité n’est pas de proposer des services publics dématérialisés, mais de rétablir la sécurité et la souveraineté territoriale. Sans cette base fondamentale :

  • les infrastructures numériques sont impossibles à déployer dans les zones instables ;
  • les populations ne peuvent pas accéder aux services de base, encore moins aux plateformes en ligne ;
  • l’État perd toute légitimité, car il ne garantit plus la protection de ses citoyens.

La dématérialisation ne peut pas être un objectif en soi : elle doit s’appuyer sur un territoire sécurisé et une population en mesure de l’utiliser.

L’éducation : un impératif oublié dans la course à la digitalisation

Même si la sécurité était rétablie, une autre barrière majeure subsisterait : l’illectronisme et l’illettrisme. Une part importante de la population burkinabè ne maîtrise ni la lecture, ni l’écriture, encore moins l’utilisation des outils numériques. Proposer des plateformes complexes à des citoyens qui n’ont pas accès à l’éducation de base revient à creuser encore davantage les inégalités.

Les écoles fermées en raison du conflit illustrent cette absurdité : investir dans des infrastructures numériques sans garantir le droit à l’éducation revient à construire une route sans s’assurer que les véhicules peuvent la parcourir. Le système éducatif doit être renforcé en priorité pour permettre à la population d’accéder, demain, aux outils de la modernité.

Réinventer les priorités : la dématérialisation au service des Burkinabè, pas l’inverse

La stratégie actuelle du Burkina Faso en matière de modernisation administrative repose sur une logique inversée. Elle mise sur un affichage technologique spectaculaire, tout en négligeant les fondations mêmes sur lesquelles repose toute société fonctionnelle : la sécurité et l’éducation. Pour que le numérique devienne un véritable levier de développement, il faut d’abord :

  • restaurer la paix et la stabilité sur l’ensemble du territoire ;
  • garantir un accès universel à l’éducation de base ;
  • développer les infrastructures numériques de manière inclusive.

Sans ces conditions, la dématérialisation restera un privilège réservé à quelques-uns, et la vitrine technologique du gouvernement ne sera qu’un écran de fumée masquant l’échec des véritables priorités nationales.

Le Burkina Faso a le choix : poursuivre cette course effrénée vers une administration 100 % numérique, au risque de laisser des millions de citoyens sur le bord de la route, ou réinvestir dans le cœur de ses missions régaliennes pour bâtir un avenir où le progrès sera accessible à tous. Le temps des illusions technologiques doit laisser place à une action politique courageuse et responsable.

More From Author

Port de Cotonou : les coulisses d’une révolution logistique en afrique de l’ouest révélées