Les blocus du Jnim au Mali : une arme de domination politique et économique
Les régions centrales du Mali connaissent une forme moderne et systématique de blocus, héritière des sièges historiques comme ceux de l’État de Ségou ou du Califat de Hamdalahi au XIXe siècle. Depuis l’expansion de la Katiba Macina, affiliée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim), cette pratique est devenue un instrument de gouvernance par la terreur. Le blocus ne vise plus seulement à affamer un territoire, mais à imposer une domination politique en privant ses habitants de toute autonomie.
Une étude récente, réalisée par des chercheurs maliens, met en lumière l’impact dévastateur de ces blocus sur plusieurs localités des régions de Mopti et de Bandiagara. Les villages de Marébougou, Saye, Kori-Maoundé et le pont de Parou-Songobia, sur la route nationale 15, illustrent cette stratégie où la vie sociale, économique et éducative est méthodiquement détruite. L’objectif est clair : rendre toute résistance impossible en asphyxiant les populations.
Le benkan : un faux compromis imposé par la violence
Les combattants du Jnim tentent de justifier leurs exigences par un terme local, benkan, souvent présenté comme un pacte ou un compromis. En réalité, il s’agit d’un ensemble d’injonctions unilatérales et brutales : prélèvements forcés de la zakat sur les récoltes et le bétail, interdiction des écoles, port obligatoire du voile pour les femmes, suppression de la musique et des cérémonies sociales. Derrière ce vocabulaire se cache une relation de domination totale, où la menace et la violence remplacent toute forme de négociation équitable.
Marébougou : la résistance écrasée par la famine
À Marébougou, dans le cercle de Djenné, les habitants ont refusé en 2021 les exigences de la Katiba Macina, notamment la fermeture des écoles et les prélèvements agricoles. Cette fermeté s’expliquait par la présence de groupes d’autodéfense soutenus par les forces de sécurité. Pourtant, après la défaite de ces groupes en octobre 2021, un blocus total a été instauré pendant six mois, plongeant le village dans une crise humanitaire sans précédent.
L’accès aux marchés a été coupé, les déplacements interdits, et les champs rendus inaccessibles. La famine a frappé : « même le sel a manqué », témoignaient des habitants. Sous la pression, Marébougou a dû accepter un benkan, non par conviction, mais pour survivre. Cette reddition n’a pas mis fin aux souffrances : la vie sociale et religieuse du village a été profondément altérée, et les villages voisins ont subi des représailles.
Saye : une résistance nourrie par l’histoire et la mémoire collective
À Saye, la situation est différente. Les habitants rejettent catégoriquement le benkan, se considérant comme de « bons musulmans ». Leur refus s’appuie sur une mémoire historique forte : Saye avait déjà résisté au pouvoir de Ségou en 1782. Depuis 2023, le blocus s’est intensifié, interdisant l’accès aux terres agricoles, aux pâturages et aux marchés. Les hommes sont confinés, tandis que les femmes, moins surveillées, tentent de survivre en allant chercher du bois ou de la nourriture en brousse.
Le blocus a aussi provoqué une crise humanitaire : des villages réfractaires se sont réfugiés à Saye, augmentant brutalement les besoins en nourriture et en médicaments. Les services publics locaux, déjà affaiblis, ne peuvent plus répondre à ces demandes. L’objectif est évident : user la résistance jusqu’à l’effondrement.
Kori-Maoundé : un bastion de la résistance intransigeante
Dans ce village de Bandiagara, la présence de Dan Na Ambassagou, un mouvement d’autodéfense radical, empêche toute négociation avec la Katiba Macina. Depuis 2018, les autorités locales et les habitants refusent tout compromis. Le blocus s’est durci : attaques ciblées, assassinats, restrictions de circulation, et interdiction pour les transporteurs de s’arrêter. En 2024, l’accès aux champs est presque totalement interdit.
Ce village, qui fut le théâtre d’une bataille décisive contre les troupes coloniales françaises en avril 1892, incarne une mémoire de résistance. Malgré les pressions, aucun dialogue n’est envisagé. Les civils payent le prix fort : certains fuient vers Bandiagara, Sévaré ou Bamako, tandis que d’autres survivent dans des conditions précaires.
L’école, l’agriculture et l’élevage : les piliers de la vie rurale en danger
Dans ces villages, l’école est bien plus qu’un lieu d’apprentissage : c’est un symbole de l’État et de l’espoir. Sa fermeture prive les enfants d’instruction et fragilise l’avenir collectif. L’agriculture, pilier de l’économie rurale, est également en première ligne : les champs deviennent inaccessibles, les récoltes brûlées, et les éleveurs voient leurs troupeaux enlevés. Les foires hebdomadaires, essentielles pour les échanges, disparaissent ou deviennent dangereuses.
Les femmes, souvent impliquées dans le maraîchage ou le petit commerce, sont particulièrement touchées. Leur autonomie économique s’effrite, et les liens sociaux qui soutenaient les communautés se brisent. Le blocus ne détruit pas seulement les moyens de subsistance : il anéantit les fondements mêmes de la vie villageoise.
Solidarité et résistance : les armes des civils face à la terreur
Malgré l’horreur, les villages sous blocus montrent une résilience remarquable. Partout, les habitants s’organisent pour survivre : partage de nourriture, mutualisation de l’eau, entraide aux plus vulnérables. À Saye comme à Marébougou, ces solidarités renforcent les liens communautaires et retardent l’effondrement total.
Ces initiatives prouvent que les populations ne sont pas de simples victimes passives. Elles jouent un rôle actif dans leur survie, créant localement des formes de protection face à l’absence de l’État. Pourtant, ces efforts ne suffisent pas à contrer une stratégie de blocus conçue pour étouffer toute velléité d’autonomie.
Un outil de domination territoriale et politique
Le blocus au Mali n’est plus une simple tactique militaire : c’est une technologie de contrôle territorial. En maîtrisant les routes, les marchés, les écoles et les normes sociales, les groupes armés comme la Katiba Macina transforment radicalement le quotidien des populations. Même sans occuper systématiquement les villages, ils influencent profondément la vie de millions de Maliens.
Dans les régions de Ségou et de Mopti, la question n’est plus seulement de survivre à la famine, mais de résister à un ordre politique imposé par la peur. Entre reddition forcée, résistance prolongée, ou fuite, chaque village trouve sa propre réponse. Pourtant, une vérité s’impose : comment vivre lorsque tout ce qui relie un territoire au reste du monde peut être coupé du jour au lendemain ?