Introduction
Peu de rivalités bilatérales au Maghreb ont autant marqué l’histoire contemporaine que celle opposant l’Algérie au Maroc. Depuis leur indépendance respective, ces deux États naviguent entre coopération prudente et tensions ouvertes, ponctuées de conflits frontaliers, de ruptures diplomatiques et d’une compétition acharnée pour l’influence régionale. Mais au-delà des crises ponctuelles, une question persiste : la confrontation avec le Maroc est-elle devenue, pour l’Algérie, une stratégie nationale à long terme, structurant sa politique étrangère, sa diplomatie et même sa légitimité interne ?
Cette analyse ne prétend pas réduire la politique algérienne à une obsession anti-marocaine. L’Algérie fait face à des défis multidimensionnels – une population jeune et exigeante, une économie dépendante des hydrocarbures, des menaces sécuritaires aux frontières sud et est – qui dépassent largement le dossier marocain. Pourtant, force est de constater que la rivalité avec le Maroc imprègne durablement les choix stratégiques algériens, bien au-delà d’un simple différend territorial.
Cette étude explore les racines historiques de cette rivalité, son ancrage institutionnel, ses dimensions identitaires et économiques, ainsi que son impact sur la politique intérieure algérienne. Elle interroge aussi la possibilité d’une sortie de crise dans un contexte régional en pleine recomposition.
Des tensions héritées de la colonisation
Frontières contestées et guerre des Sables
Les racines du conflit remontent à l’époque coloniale. La France, puissance occupante en Algérie, avait redessiné les frontières avec le Maroc en annexant des territoires comme Tindouf et Colomb-Béchar, revendiqués par Rabat. Après les indépendances (1956 pour le Maroc, 1962 pour l’Algérie), les tensions ont persisté : le Maroc espérait une reconnaissance de ses revendications territoriales en échange de son soutien à la lutte algérienne pour l’indépendance, mais Alger a adopté une position ferme sur l’intangibilité des frontières coloniales, principe consacré par l’Organisation de l’unité africaine en 1964.
Cette divergence a conduit à la guerre des Sables en octobre 1963, un conflit bref mais fondateur. Pour l’Algérie, cette guerre a confirmé la méfiance envers un Maroc perçu comme irrédentiste et soutenu par les puissances occidentales. Pour le palais marocain, elle a révélé une Algérie révolutionnaire, proche de l’Union soviétique, prête à recourir à la force contre un voisin qui l’avait pourtant aidée. Ces perceptions, aussi partiales soient-elles, ont traversé les décennies et resurgi à chaque crise bilatérale.
Une rivalité académique et géopolitique
Les travaux universitaires sur les relations maghrébines confirment la centralité de cette rivalité. Les chercheurs soulignent comment l’Algérie et le Maroc se positionnent comme des « pourvoyeurs de sécurité régionale » concurrents, dont les revendications de leadership s’entremêlent, créant une friction structurelle indépendante des différends ponctuels. Certains historiens, comme Benjamin Stora, insistent sur l’héritage colonial et la guerre d’indépendance dans la formation d’une culture politique algérienne souverainiste et méfiante envers toute ingérence extérieure – y compris marocaine.
Cette rivalité s’est également infiltrée dans l’analyse des mouvements sociaux algériens. Pendant le Hirak de 2019, les revendications étaient avant tout internes (transparence, redevabilité), mais l’État a rapidement mobilisé un discours de menace extérieure, notamment marocaine, pour renforcer sa légitimité. Une dynamique qui s’est répétée lors des tensions diplomatiques de 2021.
L’identité amazighe : un enjeu de rivalité méconnu
Une dimension souvent négligée de cette confrontation réside dans les revendications concurrentes sur l’héritage amazigh (berbère). Les deux pays abritent d’importantes populations amazighophones : en Algérie, en Kabylie, dans les Aurès et le Mzab ; au Maroc, dans le Rif, le Moyen Atlas et le Souss. Bien que les deux États aient reconnu constitutionnellement le tamazight (en 2016 pour l’Algérie, en 2011 pour le Maroc), la signification politique de cette identité diffère radicalement entre les deux capitales.
En Algérie, le mouvement amazigh kabyle a parfois porté des revendications autonomistes, perçues comme une menace par le pouvoir central. Alger a accusé le Maroc d’encourager le séparatisme kabyle, une accusation démentie par Rabat. Au Maroc, en revanche, l’identité amazighe a été intégrée dans un récit national inclusif centré sur la monarchie, évitant ainsi de la traiter comme une menace.
Cette divergence illustre comment un héritage culturel partagé peut, au lieu de servir de socle à une coopération transfrontalière, devenir un nouveau front dans la rivalité bilatérale.
Le Sahara occidental : l’épine dorsale de la rivalité
Un différend qui structure les relations depuis un demi-siècle
Le retrait de l’Espagne du Sahara occidental en 1975 a marqué un tournant. Le Maroc, grâce à la Marche verte, a annexé et administre aujourd’hui la majeure partie du territoire, proposant un plan d’autonomie sous souveraineté marocaine. L’Algérie, tout en niant toute ambition territoriale, soutient le Front Polisario et défend l’autodétermination de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) au sein de l’Union africaine et des Nations unies.
Les narratifs des deux parties sont irréconciliables. Alger présente sa position comme l’application du principe d’autodétermination, hérité de son combat anticolonial. Rabat, de son côté, voit dans le soutien algérien au Polisario une preuve de son implication directe dans le conflit. Cette divergence s’est auto-entretenue pendant cinquante ans : la souveraineté sur le Sahara est devenue une question sacrée pour les deux camps, rendant toute négociation impossible sans risquer une perte de légitimité interne.
L’accélération des tensions après 2020
Le tournant est venu en décembre 2020, lorsque les États-Unis ont reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en échange de la normalisation des relations maroco-israéliennes. Depuis, plusieurs pays européens et africains, dont la France, se sont rapprochés du plan d’autonomie marocain. Alger y a vu une manœuvre d’encerclement, renforçant sa méfiance et durcissant sa posture.
En 2021, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc, fermé son espace aérien aux appareils marocains, suspendu le Gazoduc Maghreb-Europe – qui acheminait le gaz algérien vers l’Europe via le Maroc – et maintenu la fermeture de la frontière terrestre, en place depuis 1994. Ces mesures, toujours en vigueur, illustrent à quel point un différend bilatéral peut conditionner des décisions stratégiques majeures.
Diplomatie et politique intérieure : les usages d’une rivalité
L’Algérie dans le jeu africain et international
La rivalité avec le Maroc s’exprime aussi à travers la diplomatie algérienne. Plusieurs initiatives, en apparence indépendantes, servent en réalité à contenir l’influence de Rabat :
- L’Union africaine : En 1984, l’Algérie a joué un rôle clé dans l’admission de la RASD au sein de l’organisation, provoquant le retrait marocain pendant 33 ans. Depuis le retour du Maroc en 2017, Alger a intensifié son engagement en Afrique, courtisant les capitales sahéliennes pour contrer l’influence marocaine.
- La normalisation avec Israël : La décision marocaine de décembre 2020 de normaliser ses relations avec Israël, obtenue en échange de la reconnaissance américaine de sa souveraineté saharienne, a introduit un nouvel axe de confrontation. Alger a interprété ce geste comme une menace, promouvant l’idée d’un « axe anti-algérien » liant Rabat, Washington et Tel-Aviv.
- L’énergie et les infrastructures : La suspension du Gazoduc Maghreb-Europe en 2021 a mis fin à une interdépendance économique vieille de plusieurs décennies. L’Algérie a redirigé ses exportations vers l’Europe via Medgaz, tandis que le Maroc a lancé le projet de gazoduc Nigeria-Maroc, contournant explicitement le territoire algérien.
Un outil de légitimation interne
La rivalité avec le Maroc est aussi un levier politique en Algérie. Pendant la guerre civile des années 1990, les élites militaro-sécuritaires ont utilisé le discours de menace extérieure pour consolider leur pouvoir et détourner l’attention des dysfonctionnements internes. Plus récemment, lors du Hirak de 2019, l’État a intensifié la rhétorique anti-marocaine pour répondre à la crise de légitimité révélée par les manifestations. Cette stratégie s’est répétée lors de la rupture diplomatique de 2021, survenue dans un contexte de tensions sociales persistantes.
Il serait simpliste de réduire la gouvernance algérienne à cette logique. L’État investit dans des secteurs comme le logement, l’éducation et la diversification économique. Mais la coïncidence entre les périodes de crise interne et l’intensification de la rhétorique anti-marocaine est frappante et difficilement attribuable au hasard.
Le coût économique d’une rivalité prolongée
C’est dans le domaine économique que le prix de cette rivalité est le plus visible. L’Union du Maghreb arabe, fondée en 1989 pour créer un marché commun et une union douanière, est restée largement inactive pendant plus de trente ans. Le commerce intra-maghrébin est l’un des plus faibles au monde : les échanges entre l’Algérie et le Maroc représentent moins de 3 % du commerce total de chaque pays, un chiffre anormalement bas pour deux économies complémentaires.
La fermeture de la frontière terrestre depuis 1994 a favorisé une économie informelle de contrebande, sans recettes fiscales ni emplois régulés pour les deux États. La suspension du Gazoduc Maghreb-Europe a mis fin à une interdépendance énergétique vieille de plusieurs décennies. Aujourd’hui, l’Algérie exporte son gaz vers l’Europe via Medgaz, tandis que le Maroc développe le gazoduc Nigeria-Maroc, contournant le territoire algérien.
Des ensembles régionaux aux complémentarités économiques bien moins évidentes, comme l’ASEAN ou la SADC, ont atteint des niveaux d’intégration bien supérieurs à ceux du Maghreb. Les économistes estiment qu’une coopération maghrébine réelle pourrait générer des gains de bien-être substantiels : corridors de transport intégrés, marchés énergétiques coordonnés, tourisme élargi, et un pouvoir de négociation renforcé face à l’Union européenne. Au lieu de cela, les deux pays mènent des stratégies de développement parallèles et non complémentaires, avec des infrastructures dupliquées et des dépenses de défense orientées vers la dissuasion mutuelle.
Militarisation et dilemme de sécurité
La rivalité se matérialise aussi dans les budgets de défense. L’Algérie consacre depuis plus d’une décennie un budget militaire parmi les plus élevés d’Afrique, officiellement justifié par l’instabilité aux frontières sud et est. Le Maroc, de son côté, modernise ses forces armées avec des acquisitions américaines, européennes et israéliennes, et approfondit sa coopération sécuritaire avec Washington.
Chaque acquisition de défense est interprétée par l’autre comme une menace, créant un cercle vicieux. La fermeture de l’espace aérien algérien aux appareils marocains depuis 2021, ainsi que les rapports de déploiements militaires renforcés le long de la frontière fermée, illustrent cette militarisation croissante de la relation.
Modèles concurrents de leadership régional
Les deux pays proposent des visions distinctes de leadership régional, prises dans une compétition implicite. Le Maroc mise sur une diplomatie économique, des investissements en Afrique subsaharienne et un positionnement atlantique, avec des projets comme le gazoduc Nigeria-Maroc. L’Algérie, riche en hydrocarbures, met l’accent sur un engagement direct auprès des gouvernements sahéliens et une identité de politique étrangère souverainiste et non alignée.
Ces stratégies ne sont pas mutuellement exclusives en théorie, mais dans les faits, chaque initiative est perçue par l’autre comme une tentative d’encerclement régional. Les économies d’échelle et les complémentarités sont gaspillées au profit d’une logique de confrontation.
Guerre médiatique et bataille des récits
La rivalité ne se limite pas à la diplomatie et à la défense. Les deux gouvernements mènent une compétition acharnée pour influencer l’opinion internationale. Rabat investit massivement dans des réseaux de lobbying et des relations avec les décideurs américains et européens, ce qui a porté ses fruits avec la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en 2020.
Alger répond en mobilisant ses propres réseaux, notamment des voix pro-Polisario en Europe et des cercles de solidarité hérités du FLN. Cette compétition déborde parfois sur des tensions bilatérales sans lien direct avec le Sahara, comme les frictions récurrentes entre l’Algérie et la France, que Alger lie souvent à une prétendue partialité française en faveur de Rabat.
Résultat : même des événements a priori sans rapport – une résolution du Parlement européen, un rapport des Nations unies sur les droits humains, un coup d’État au Sahel – sont systématiquement interprétés à travers le prisme de la rivalité algéro-marocaine.
Faut-il voir dans la rivalité avec le Maroc l’unique stratégie de l’Algérie ?
Affirmer que contrer le Maroc est l’unique stratégie de long terme de l’Algérie serait excessif. L’État algérien doit gérer une gamme de priorités internes et régionales largement indépendantes de Rabat : maintenir la stabilité politique après le Hirak, réduire la dépendance aux hydrocarbures, répondre aux défis démographiques, sécuriser les frontières sahéliennes, et moderniser les infrastructures. La rivalité avec le Maroc n’explique pas tout.
Pourtant, la thèse inverse est tout aussi insoutenable : la rivalité avec le Maroc est devenue l’un des principes organisateurs les plus durables et les plus coûteux de la politique étrangère algérienne. Peu de relations bilatérales isolées façonnent autant l’alignement diplomatique, les choix militaires, la politique énergétique et le discours politique interne algérien. La rivalité fonctionne moins comme un intérêt parmi d’autres que comme un filtre à travers lequel une large gamme de domaines sont interprétés et souvent déformés.
Le coût d’opportunité est immense. Le Maghreb, avec ses dotations économiques complémentaires – énergie algérienne, industrie et logistique marocaines –, pourrait générer des gains de bien-être bien supérieurs à ceux observés ailleurs dans le monde en développement. Mais la persistance de l’affrontement empêche toute coopération régionale, malgré des différends qui, en principe, pourraient coexister avec des relations économiques fonctionnelles.
Vers une sortie de crise ? Les pistes pour l’avenir
L’avenir du Maghreb dépendra de la capacité d’Alger et de Rabat à construire des mécanismes de coopération fonctionnelle, sans exiger la résolution préalable du différend sahraoui – une issue improbable à court terme, compte tenu des positions durcies des deux côtés.
Des mesures de confiance pourraient être envisagées :
- Dialogue technique sur les menaces sécuritaires sahéliennes communes (terrorisme, trafic d’armes, criminalité organisée).
- Échanges économiques sectoriels progressifs, isolés des tensions diplomatiques globales.
- Renforcement des contacts consulaires et interpersonnels, notamment pour les populations diasporiques ayant des liens familiaux de part et d’autre de la frontière.
La concrétisation de ces mesures dépendra de facteurs politiques internes complexes : la trajectoire de la transition post-Hirak en Algérie, l’équilibre des forces au sein de l’establishment sécuritaire algérien, et la consolidation du positionnement diplomatique du Maroc autour de sa souveraineté saharienne. Elle dépendra aussi de la recomposition des alliances extérieures – américaines, européennes, russes, chinoises et du Golfe – qui influencent et durcissent cette rivalité.
Conclusion : une rivalité coûteuse et auto-entretenue
La relation entre l’Algérie et le Maroc est l’un des traits déterminants – et des plus coûteux – de la géopolitique nord-africaine contemporaine. Il serait erroné de réduire la politique algérienne à une obsession anti-marocaine. Mais il serait tout aussi erroné de minimiser le rôle central de cette rivalité dans la stratégie régionale de l’Algérie depuis 1962.
Cette rivalité, née d’un différend frontalier colonial et durcie par la guerre des Sables puis par la question du Sahara occidental, s’est transformée en une logique organisatrice auto-entretenue. Elle absorbe et reconfigule presque tous les domaines qu’elle touche : politique culturelle amazighe, diplomatie sahélienne, infrastructures énergétiques, et même politique intérieure.
Prendre la mesure de cette logique est essentiel pour imaginer un avenir où la géographie partagée du Maghreb deviendrait un atout plutôt qu’une frontière perpétuellement disputée. Les deux pays disposent d’une marge de manœuvre considérable pour desserrer l’étreinte de cette rivalité. La question est de savoir s’ils en auront la volonté politique.
