Le Maroc mise sur le tourisme au Sahara occidental pour consolider sa souveraineté

Dakhla, cette perle sauvage où le désert rencontre l’océan, attire désormais les voyageurs avec des offres alléchantes : vols à moins de 35 euros depuis Madrid, hébergements variés des plus modestes aux établissements haut de gamme, et une communication mettant en avant une destination « méconnue » du Maroc. Pourtant, derrière cette stratégie touristique se cache une réalité géopolitique complexe.
Car Dakhla se situe au Sahara occidental, un territoire classé par l’Organisation des Nations unies comme « non autonome ». Depuis 1975, cette région est au cœur d’un conflit territorial opposant le Maroc, qui en administre près de 80 %, au Front Polisario, mouvement indépendantiste revendiquant la création d’un État sahraoui. Le Maroc considère le Sahara occidental comme ses « provinces du Sud », une position non reconnue par la communauté internationale.
Malgré l’absence de solution politique durable — un référendum d’autodétermination promis par l’ONU en 1991 n’a jamais eu lieu — le tourisme s’impose comme un levier majeur de la stratégie marocaine. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2019 et 2025, le nombre de visiteurs a bondi de plus de 50 %, passant de 490 297 à 743 133 touristes. Une croissance portée par l’essor des liaisons aériennes.
Un essor touristique sous le signe de la controverse
Plusieurs compagnies aériennes, dont Ryanair, Transavia France et Binter Canarias, relient désormais l’Europe à Dakhla. Leurs campagnes publicitaires, souvent floues, associent systématiquement le Sahara occidental au Maroc, une pratique dénoncée par les défenseurs du droit international.
Tom Ruck, un voyageur britannique ayant séjourné à Dakhla en 2025, témoigne : « Les infrastructures touristiques sont encore en développement, mais l’afflux est réel. Les vols sont abordables, et l’accueil chaleureux. Cependant, l’ambiance reste particulière : le drapeau marocain domine le paysage, et les tampons sur les passeports rappellent la souveraineté revendiquée. »
Cette approche commerciale soulève des questions éthiques et juridiques. Pour Erik Hagen, porte-parole de Western Sahara Resource Watch, elle participe à « légitimer une occupation contestée ». Il alerte : « En présentant le Sahara occidental comme une destination marocaine, les entreprises contribuent à brouiller les frontières du droit international, risquant d’induire en erreur les voyageurs sur la nature réelle du territoire. »

Les plateformes de réservation comme Booking.com ou Expedia ne sont pas en reste. Une recherche pour des hôtels à Dakhla ou Laâyoune renvoie systématiquement vers le Maroc. Seule Binter Canarias fait exception en utilisant la dénomination officielle « Sahara occidental ».
Interrogé, un porte-parole de Booking.com explique que la plateforme « signale les zones de conflit pour permettre aux voyageurs de prendre des décisions éclairées ». Il recommande de consulter les conseils aux voyageurs des gouvernements, une mesure jugée insuffisante par les experts en droit international.
Droit international et responsabilités des entreprises
Le Dr Andrea Maria Pelliconi, spécialiste en droit international à l’Université de Southampton, met en garde : « Les entreprises qui ne distinguent pas clairement le statut du Sahara occidental s’exposent à des poursuites pour violation du droit à l’autodétermination des Sahraouis. Elles pourraient aussi enfreindre les règles de protection des consommateurs et de concurrence loyale au sein de l’Union européenne. »
Certaines sociétés ont déjà cédé sous la pression. Après des critiques, Airbnb a retiré en 2024 les annonces de la région en les associant au Maroc. Une avancée, mais isolée.
Pour le Front Polisario, cette stratégie touristique n’est qu’un outil de plus pour imposer un « fait accompli » sur le terrain. Son représentant au Royaume-Uni, Sidi Breika, dénonce : « Ces projets violent le droit inaliénable du peuple sahraoui à décider de son avenir. La plupart des touristes ignorent les enjeux réels de leur voyage. »

Le conflit remonte à 1975, lorsque l’Espagne, ancienne puissance coloniale, s’est retirée du territoire. Le Maroc a alors annexé le Sahara occidental, déclenchant une guerre avec le Front Polisario, soutenu par l’Algérie. Un cessez-le-feu en 1991 a instauré une mission de l’ONU, la MINURSO, chargée de préparer un référendum. Sans succès à ce jour.
En octobre 2025, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution soutenant le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental, une avancée diplomatique majeure. Les États-Unis, sous l’administration Trump, avaient déjà reconnu en 2020 la souveraineté marocaine sur la région en échange de la normalisation des relations avec Israël.
Un avenir incertain entre tourisme et souveraineté
Pourtant, la légitimité de ce plan reste contestée. Le Front Polisario réaffirme son refus de toute solution ne prévoyant pas un référendum d’autodétermination. Breika conclut : « Investir dans le tourisme ou d’autres secteurs ne remplacera jamais la volonté du peuple sahraoui. Notre droit à l’indépendance est un principe intangible, reconnu par l’ONU. »
Alors que le Maroc mise sur le tourisme pour renforcer son emprise, le débat sur la légitimité de cette occupation persiste. Entre croissance économique et respect du droit international, l’équilibre reste fragile. Une chose est sûre : chaque voyageur qui pose le pied à Dakhla contribue, à son échelle, à écrire une page de cette histoire en suspens.
