Lomé face à l’illusion d’un boom entrepreneurial
En moins de six mois, plus de 8 000 entreprises ont été immatriculées au Togo. Un chiffre présenté comme une preuve éclatante de la vitalité économique du pays, porté par la simplification administrative et la dématérialisation des démarches. Pourtant, derrière cette avalanche de créations se profile une tout autre réalité : celle d’une prolifération inquiétante de sociétés écrans, ces coquilles vides destinées à brouiller les pistes financières.
Des entreprises sans substance, nées de procédures expéditives
Enregistrer une entreprise en quelques clics pour quelques milliers de francs CFA n’a rien d’un exploit. Surtout lorsque ces structures naissent sans employés, sans adresse physique et avec des objets sociaux aussi flous que « conseil en gestion » ou « services divers ». Dans un pays où la transparence administrative reste un vœu pieux, ces entités sont avant tout des instruments de dissimulation.
Leur utilité ? Servir de paravent pour masquer l’identité de leurs véritables propriétaires – souvent des figures politiques ou des hommes d’affaires influents – et faciliter le blanchiment de fonds ou le détournement de ressources publiques.
200 millions de dollars de la Banque mondiale en ligne de mire
L’emballement autour de ces 8 000 créations prend un sens particulier à la lumière d’un événement récent : l’octroi par la Banque mondiale d’un financement de 200 millions de dollars pour moderniser les infrastructures logistiques du Grand Lomé. Pour détourner une telle somme sans alerter les contrôleurs internationaux, une seule solution : disséminer les fonds via un réseau de sociétés écrans.
Le mécanisme est bien rodé :
- Le morcellement des contrats : Les grands projets logistiques sont scindés en centaines de micro-marchés fictifs (études bidon, livraisons imaginaires, prestations de services inexistantes).
- L’opacité juridique : Ces contrats sont attribués à des dizaines de sociétés écrans, gérées par des prête-noms ou des cabinets d’avocats complaisants, rendant les bénéficiaires réels indétectables.
- La dispersion des flux : Des centaines de milliers de dollars s’évanouissent dans des comptes bancaires ouverts au nom de ces entreprises « légales », sans déclencher la moindre alerte des cellules de vigilance financière.
Un symptôme de gouvernance à haut risque
Féliciter le Togo pour ses 8 000 entreprises créées en six mois revient à célébrer une illusion économique. Si l’État ne s’attache pas à vérifier la légitimité de ces structures – leur activité réelle, leurs effectifs, leurs locaux –, il ne fait que valider un système où la facturation fictive devient une industrie.
Pendant que les discours officiels louent le dynamisme du climat des affaires, le risque est bien réel : les 200 millions de dollars de la Banque mondiale pourraient se dissoudre dans ce labyrinthe de sociétés-écrans. La modernisation des infrastructures ? Une priorité reportée sine die. L’enrichissement des réseaux d’influence ? Un objectif déjà atteint.
