Tessit, miroir des failles sécuritaires de l’Alliance des États du Sahel

Écouter la lecture⏱ ~7 min

Derrière la fumée des combats : ce que révèlent les affrontements de Tessit

Au petit matin du 9 octobre 2026, les sables de Tessit, aux confins du Mali et du Burkina Faso, se sont transformés en un champ de bataille où JNIM et État islamique au Sahel (EI-S) se sont livrés une lutte sans merci. Mais au-delà du choc des armes, ces combats démasquent une vérité troublante : malgré leurs promesses répétées, les juntes militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES) peinent à tenir leurs territoires face à l’emprise grandissante des groupes armés.

Le paradoxe d’une sécurité revendiquée mais jamais consolidée

Des groupes armés qui résistent à l’usure du temps

Les affrontements de Tessit, présentés tour à tour comme une victoire par chaque camp, trahissent surtout l’incapacité des États à neutraliser durablement ces organisations. Les récits contradictoires, qu’ils émanent de sources proches du JNIM ou de l’EI-S, révèlent moins une bataille clairement tranchée qu’une guerre d’usure où les groupes terroristes exploitent chaque faille. Les populations, prises en étau, paient le prix fort : déplacements massifs, économie paralysée et accès aux services publics réduit à néant.

L’AES face à ses propres contradictions

Depuis leur prise de pouvoir, les autorités militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont érigé la lutte antiterroriste en pilier de leur légitimité. Pourtant, les affrontements de Tessit mettent en lumière un gouffre entre leurs discours enflammés et la réalité du terrain. Comment expliquer que, malgré le départ des forces étrangères et le tournant stratégique vers de nouveaux partenaires, les groupes armés continuent de prospérer ? La souveraineté, brandie comme un rempart, semble se heurter à l’incapacité de l’État à exercer pleinement son autorité sur des zones entières.

Les alliances et les stratégies : des remèdes inefficaces ?

Changer de partenaires, pas de méthode

Le divorce avec les anciennes puissances occidentales et le rapprochement avec la Russie devaient, selon les dirigeants de l’AES, permettre de reprendre le contrôle de la situation. Pourtant, les violences persistent. Les rapports onusiens de 2026 confirment une activité soutenue du JNIM et de l’EI-S dans des zones clés comme Ménaka et Tessit, ainsi qu’au Niger. Les changements géopolitiques, aussi significatifs soient-ils, ne suffisent pas à eux seuls à éradiquer le terrorisme. La lutte contre ces groupes repose sur un triptyque bien plus exigeant : renseignement fiable, administration locale présente et protection effective des civils.

Les responsables : l’ennemi intérieur ou les limites structurelles ?

Les juntes multiplient les accusations à l’encontre des pays voisins, évoquant des ingérences ou des complicités indirectes. Si ces allégations méritent d’être examinées, elles ne doivent pas servir à détourner l’attention des lacunes internes. La présence de groupes armés sur un territoire ne prouve pas ipso facto une collusion de l’État, mais elle souligne en revanche son incapacité à faire respecter son monopole de la violence légitime. La souveraineté, au-delà des symboles, se mesure à l’aune de la capacité à protéger les citoyens dans leur quotidien.

Le piège politique de l’insécurité permanente

Une menace instrumentalisée ?

L’état d’urgence sécuritaire, devenu la norme depuis des années, soulève une question délicate : dans quelle mesure l’insécurité persistante n’est-elle pas un recours tactique pour les régimes militaires ? Sans présumer de leur duplicité, il est légitime de s’interroger sur les conséquences politiques d’une situation où la menace terroriste reste omniprésente. Justifier le report des transitions démocratiques par la nécessité de lutter contre le terrorisme devient un argument usé, tant les résultats concrets tardent à se matérialiser.

L’impatience des populations

À Tessit comme ailleurs, les habitants ne demandent ni des discours ni des explications, mais des actes tangibles. L’économie locale, déjà exsangue, s’effondre sous le poids des déplacements forcés et des restrictions de mouvement. Les services publics, quand ils existent encore, sont souvent inaccessibles. Pour les populations, la souveraineté s’incarne avant tout dans la sécurité quotidienne, pas dans les choix géopolitiques de leurs dirigeants. Les juntes de l’AES sont donc confrontées à un défi simple, mais redoutable : prouver que leurs stratégies produisent des résultats durables, au-delà des déclarations triomphales et des accusations portées contre l’extérieur.

Que reste-t-il de l’autorité de l’État ?

Le vide que remplissent les groupes armés

Les affrontements de Tessit illustrent une dynamique perverse : pendant que JNIM et EI-S s’affrontent pour le contrôle de zones stratégiques, l’État, lui, reste souvent absent. Ce vide institutionnel est un terreau fertile pour les groupes terroristes, qui remplacent partiellement les services publics défaillants. Dans certaines localités, les habitants se tournent vers ces organisations par nécessité, faute de mieux. Cette réalité, bien que tragique, ne doit pas être sous-estimée : la lutte contre le terrorisme passe aussi par la restauration de la confiance dans les institutions étatiques.

La souveraineté en question

L’Alliance des États du Sahel a choisi de tourner la page des anciennes alliances pour forger une nouvelle voie. Mais jusqu’à présent, cette stratégie peine à produire des dividendes concrets sur le terrain. La souveraineté, au final, ne se négocie pas seulement dans les salons diplomatiques ou sur les marchés d’armement. Elle se construit chaque jour, dans chaque village, chaque ville, où l’État doit prouver qu’il est capable de protéger ses citoyens et de rétablir une administration digne de ce nom. Tant que les groupes armés continueront de dicter leur loi, les juntes de l’AES devront répondre : où est la souveraineté promise ?

More From Author

Souveraineté malmenée : quand les juntes du Sahel reprennent les pires méthodes de l’ancien régime