Le 25 avril dernier, une série d’attaques coordonnées d’une rare violence a frappé le Nord du Mali. Menées par les jihadistes du Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (Jnim), alliés à al-Qaïda, et les rebelles indépendantistes du Front de libération de l’Azawad (FLA), ces offensives ont coûté la vie au général Sadio Camara, ministre malien de la Défense, et permis aux groupes armés de s’emparer de la ville stratégique de Kidal. Une note d’analyse du Timbuktu Institute, publiée par ce centre de recherche panafricain basé au Sénégal, éclaire les failles du dispositif sécuritaire malien et interroge les partenariats internationaux du pays.
un séisme sécuritaire révélateur des limites de l’externalisation
Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute à Dakar, décrypte les conséquences de ces événements dans une analyse intitulée « Mali : anatomie d’un séisme sécuritaire ». Selon lui, ces attaques mettent en lumière l’échec patent de la stratégie d’externalisation de la sécurité, notamment celle reposant sur le partenariat avec la Russie et ses forces comme l’Africa Corps.
« La mort du général Sadio Camara et le retrait chaotique des forces russes à Kidal symbolisent l’effondrement du mythe de l’externalisation sécuritaire », explique-t-il. Après le départ des troupes françaises de l’opération Barkhane, qui combinait aspects militaires et développement civil, la sous-traitance à Moscou n’a pas su endiguer une guérilla profondément ancrée dans le terrain malien. Pour Sambe, le régime du colonel Assimi Goïta perd ainsi son principal argument de légitimité : la promesse d’une reconquête sécuritaire.
le retrait de tessalit, un tournant dans la stratégie russe
Les événements de Kidal et de Tessalit, où les forces maliennes et russes se sont repliées dans la précipitation, illustrent selon lui l’incapacité de l’externalisation à fonctionner. « Ces débandades montrent que la sous-traitance de la sécurité n’a tout simplement pas fonctionné au Mali », résume-t-il. Pourtant, l’Africa Corps reste présent aux côtés de l’armée malienne, comme en témoignent les images diffusées et les communiqués du Kremlin.
les failles de l’alliance des états du Sahel
La note du Timbuktu Institute souligne également les limites de l’Alliance des États du Sahel (AES), créée comme un pacte de défense mutuelle. En réaction aux attaques du 25 avril, les dirigeants de l’AES, notamment le président Ibrahim Traoré du Burkina Faso, ont dénoncé un « complot monstrueux ». Pourtant, aucune mobilisation militaire concrète n’a suivi ces déclarations.
« L’article 5 de la charte du Liptako-Gourma, comparable aux clauses de défense collective de l’OTAN, prévoyait une solidarité en cas d’attaque. Or, après le 25 avril, seul le Burkina Faso a été en mesure de réagir, compte tenu des pressions sécuritaires qu’il subissait déjà sur son propre territoire », analyse Bakary Sambe. Les autres membres de l’AES, comme le Niger, n’ont apporté aucun soutien militaire, préférant se concentrer sur leur sécurité intérieure.
un paradoxe malien : opposition et ralliement autour du drapeau
Sur le plan intérieur, l’impact des attaques est plus contrasté. Si l’opinion publique malienne perçoit un affaiblissement du régime, les événements ont paradoxalement renforcé l’unité nationale autour des autorités. « Le pouvoir de Bamako repose aujourd’hui presque exclusivement sur sa promesse de sécurité », souligne Sambe. Les attaques ont ravivé des souvenirs douloureux, comme ceux de 2012, lorsque des groupes armés avaient pris le contrôle du Nord en quelques jours. Pourtant, elles ont aussi provoqué un effet de « ralliement autour du drapeau », consolidant temporairement la position du général Goïta.
« C’est un paradoxe que les analystes étrangers peinent à comprendre : la fragilité apparente du régime coexiste avec un renforcement de sa légitimité auprès de la population », explique-t-il.
une alliance jihadistes-rebelles vouée à l’échec ?
L’analyse s’attarde également sur l’alliance inédite entre le Jnim et le FLA. Pour Bakary Sambe, cette coalition repose davantage sur une convergence d’intérêts tactiques que sur un projet politique commun. « Il s’agit plutôt d’un mariage de circonstance que d’une véritable alliance », précise-t-il. Les attaques coordonnées révèlent une montée en puissance et une coordination accrue entre ces groupes, mais leur union reste fragile.
Plusieurs facteurs expliquent cette précarité : des objectifs divergents, comme l’instauration de la charia pour le Jnim ou l’autonomie de l’Azawad pour le FLA, et l’incertitude quant à la capacité des éléments du Jnim à s’engager pleinement pour l’indépendance de l’Azawad. « Sans vision politique partagée, cette alliance ne pourra tenir sur la durée », estime Sambe.
Pourtant, le Jnim semble évoluer. Le groupe tente de se positionner comme un acteur politique national, en misant sur des figures locales comme Bina Diarra pour s’ancrer dans le paysage malien. « Cette alliance pourrait accélérer cette mue, en offrant au Jnim une légitimité accrue et une possible place à la table des négociations », note Sambe.
dialogue ou guerre ? la question qui divise
Face à cette situation complexe, la question d’un dialogue avec les groupes armés revient en force. Beaucoup d’acteurs, y compris des opposants comme la Coalition des forces pour la République (CFR) de l’imam Dicko, plaident pour une approche inclusive. Les autorités de Bamako, en revanche, privilégient une réponse militaire, malgré les souffrances infligées aux civils.
Pour Bakary Sambe, une solution négociée est désormais incontournable. « Le jihadisme s’est endogénéisé au Mali. Les groupes armés ne sont plus perçus comme des envahisseurs étrangers, mais comme des enfants du pays. Les Maliens réclament un dialogue avec tous leurs concitoyens, y compris ceux considérés comme perdus », explique-t-il. Selon lui, une telle approche est la seule viable pour mettre fin à cette crise qui dure depuis plus d’une décennie.
