Peut-on sanctuariser la mémoire de Sankara sans écouter sa famille ?

Le 17 mai 2025, le Burkina Faso a inauguré en grande pompe le mausolée dédié à Thomas Sankara et à ses douze compagnons d’armes, sur le site de l’ancien Conseil de l’Entente à Ouagadougou. Placée sous le haut patronage du capitaine Ibrahim Traoré, la cérémonie a été présidée par le Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, en présence de dignitaires internationaux tels qu’Ousmane Sonko (Premier ministre du Sénégal) et Allah-Maye Halina (Premier ministre du Tchad), ainsi que de représentants de l’Alliance des États du Sahel et de figures panafricaines venues des quatre coins du monde. Vingt-et-un coups de canon ont marqué l’événement, tandis que l’architecture emblématique signée Francis Kéré – en forme d’œil vigilant – renforçait la dimension symbolique et internationale de cette consécration.

Pour autant, une absence criante a marqué cette célébration : celle de Mariam Sankara, veuve de l’ancien président burkinabè. Ni elle, ni ses enfants, ni aucun membre de la famille n’étaient présents. Aucun discours, aucune allocution n’a mentionné leur nom. Cette omission n’est pas anodine : elle soulève une interrogation fondamentale, centrale à l’avenir de la mémoire sankariste – à qui appartient réellement ce legs historique ?

Une mémoire disputée entre État, famille et panafricanisme

Thomas Sankara est passé, en quelques décennies, du statut de victime politique à celui de symbole national, puis continental. Le mausolée inauguré en 2025 se veut un instrument officiel de « sauvegarde, de préservation et de promotion » de son héritage. Pourtant, cette institutionnalisation soulève une question incontournable : peut-on honorer un homme en marginalisant ceux qui ont porté sa mémoire dans les moments les plus sombres ?

Sous le régime de Blaise Compaoré, successeur de Sankara après son assassinat le 15 octobre 1987, Mariam Sankara a été contrainte à l’exil pendant plus de vingt ans, vivant à Montpellier sans jamais bénéficier du statut de veuve d’ancien chef d’État. À cette époque, évoquer Sankara relevait de la résistance. Ce n’est qu’après la chute de Compaoré en 2014, puis l’ouverture du procès des assassins présumés en 2021, que la famille a pu rentrer au pays et reprendre une place publique dans le débat mémoriel.

Trois régimes, trois instrumentalisation de la figure sankariste

Chaque changement de pouvoir au Burkina Faso a redéfini la place de Sankara dans le récit national – toujours sans véritable consultation de sa famille :

  • Sous Compaoré : effacement systématique, répression de toute évocation publique.
  • Sous Kaboré : réhabilitation sélective, avec le lancement du projet de mémorial en 2016, mais dans un contexte électoral où le retour possible de Compaoré était encore envisagé.
  • Sous Traoré : transformation du mémorial en mausolée d’État, intégration de Sankara dans une doctrine politique légitimant un régime issu d’un coup d’État, avant de progressivement s’en distancer.

Dans ces trois phases, Mariam Sankara a été successivement muselée, instrumentalisée, puis contournée. Jamais véritablement associée aux décisions concernant la mise en mémoire de son mari.

L’opposition familiale ignorée par les autorités

Dès février 2023, lors de la réinhumation des restes de Thomas Sankara, la famille avait publiquement exprimé son désaccord. Dans une déclaration commune signée par Mariam Sankara, ses deux fils et les frères et sœurs de Thomas, elle refusait que le lieu même de l’assassinat devienne un espace funéraire, jugeant ce site trop chargé émotionnellement pour favoriser l’apaisement. Elle proposait alternativement le cimetière de Dagnoën, le Jardin de l’Amitié ou le Jardin Yennenga.

La famille demandait surtout que le lieu du meurtre soit préservé comme espace historique, non comme sépulture. Malgré ces appels au dialogue, l’État a imposé sa décision. La réinhumation a eu lieu le 23 février 2023, sans la présence de Mariam Sankara – un silence lourd de sens.

Le panafricanisme face à l’éthique mémorielle

Aujourd’hui, Sankara est invoqué comme figure tutélaire du panafricanisme contemporain. Des militants, intellectuels et responsables politiques de tout le continent revendiquent son héritage. Pourtant, ce mouvement idéologique ne saurait se limiter à des discours et des cérémonies. Il doit aussi interroger la manière dont les proches des figures historiques sont traités lorsqu’ils contestent la scénarisation officielle de leur mémoire.

Transformer Sankara en icône, c’est risquer d’effacer l’homme derrière le mythe : l’époux derrière le révolutionnaire, le père derrière le héros, l’assassiné derrière le symbole. Et dans ce processus, c’est précisément celle qui l’a accompagné, élevée ses enfants et défendu son nom dans l’adversité qui disparaît peu à peu du récit public.

Le vrai test d’une mémoire apaisée ne réside pas dans la grandeur des monuments ou le nombre de personnalités présentes à une inauguration. Il se trouve dans la capacité d’un État à écouter celles et ceux dont la douleur précède les hommages officiels. Sur ce point, le Burkina Faso n’a pas encore trouvé la juste mesure.