Depuis le coup d’État de juillet 2023 qui a placé le général Abdourahamane Tiani à la tête du Niger, le paysage médiatique subit une pression sans précédent. Arrestations arbitraires, détentions prolongées et disparitions inquiétantes rythment désormais le quotidien des professionnels de l’information. Parmi eux, Moussa Kaka, directeur de Radio-Télévision Saraounia, a disparu dans des circonstances troubles. Son cas n’est malheureusement pas isolé : avant lui, le journaliste ivoirien Serge Mathurin Adou avait connu une disparition tout aussi angoissante avant d’être finalement retrouvé détenu. Ces événements révèlent des mécanismes inquiétants, où l’incertitude sur le sort des journalistes devient une arme de censure.
Moussa kaka, la figure médiatique portée disparu dans un Niger sous tension
Le 31 août 2026, Moussa Kaka quitte son bureau à Niamey vers 19 heures, comme à son habitude. Ce soir-là, plus personne ne le reverra vivant. Ni sa famille, ni ses proches, ni ses collègues n’ont obtenu la moindre nouvelle depuis ce dernier trajet jamais accompli. Cette disparition brutale survient alors que le journaliste, figure emblématique du paysage médiatique nigérien, cumule près de quarante ans d’expérience. Ancien correspondant pour des médias internationaux, il a bâti Radio-Télévision Saraounia depuis des décennies, en faisant un média phare du pays.
Les appels à sa localisation restent sans réponse. Reporters sans frontières (RSF) a immédiatement interpellé les autorités nigériennes, exigeant des réponses urgentes et une enquête transparente. L’organisation a également saisi le Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées, soulignant l’urgence d’éclaircir les circonstances de cette affaire.
À ce jour, aucun élément public ne permet d’incriminer directement l’État nigérien. Pourtant, le contexte dans lequel cette disparition s’inscrit laisse craindre le pire : au Niger, être journaliste peut désormais signifier vivre dans l’angoisse permanente.
Serge mathurin adou, un précédent qui interroge et alerte
En septembre 2024, Serge Mathurin Adou, journaliste ivoirien basé à Niamey, a lui aussi vécu l’enfer de la disparition. Après avoir annoncé répondre à une convocation de la police judiciaire, il s’est évaporé pendant plusieurs semaines. Ses proches, ses collègues et même le gouvernement ivoirien se sont mobilisés pour le retrouver. Finalement, il a été découvert détenu, inculpé pour « atteinte à la sûreté de l’État » dans une affaire liée à des allégations de déstabilisation du Burkina Faso.
Cette affaire illustre une réalité glaçante : au Niger, un journaliste peut disparaître pendant des semaines avant que son lieu de détention ne soit officiellement révélé. Une méthode qui instaure un climat de terreur au sein des rédactions, où l’incertitude devient un outil de dissuasion. Si la disparition de Moussa Kaka ne suit pas forcément le même scénario, elle s’inscrit dans une même logique de pression systématique.
Du coup d’état à l’étau judiciaire : comment la liberté de la presse s’est effritée
Le 26 juillet 2023 marque un tournant pour les médias nigériens. Le renversement du président Mohamed Bazoum par l’armée, menée par le général Abdourahamane Tiani, ouvre une période de restrictions accrues. Les autorités de transition n’hésitent plus à suspendre des médias internationaux, à censurer des contenus jugés sensibles ou à prendre pour cibles les journalistes locaux. Les sujets liés à l’armée, à la sécurité, à la gouvernance ou aux relations diplomatiques deviennent des terrains minés pour les reporters.
Dès septembre 2023, le cas de Samira Sabou, journaliste et blogueuse, devient emblématique. Arrêtée par des hommes en civil se présentant comme des policiers, elle subit une détention secrète de plusieurs jours. RSF dénonce alors un recul sans précédent des libertés. Après des mois de pression, elle est finalement libérée, mais son affaire reste un symbole des méthodes employées pour museler la presse.
Les arrestations qui ont marqué le pays depuis 2024
L’année 2024 confirme la tendance répressive. En avril, Ousmane Toudou, journaliste et ancien conseiller en communication de Mohamed Bazoum, est arrêté pour des accusations liées à la sûreté de l’État. Peu après, Soumana Idrissa Maïga, directeur de publication du quotidien L’Enquêteur, est interpellé pour un article sur des équipements d’écoute dans des bâtiments officiels. Inculpé pour « atteinte à la défense nationale », il passe plus de deux mois en prison avant d’obtenir une liberté provisoire.
2025 intensifie la répression. En janvier, Seyni Amadou, rédacteur en chef de Canal 3 TV, est arrêté après la diffusion d’un « baromètre » évaluant les performances gouvernementales. La chaîne est suspendue, sa carte de presse menacée. Quelques jours plus tard, Gazali Abdou Tasawa, correspondant de Deutsche Welle, est incarcéré pour un reportage sur les migrants et réfugiés à Niamey. Sa détention est qualifiée d’arbitraire par RSF.
En mai, trois journalistes de Sahara FM — Hamid Mahmoud, Mahaman Sani et Massaouda Jaharou — sont arrêtés pour une émission sur la coopération militaire entre le Niger et la Russie. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) dénonce une instrumentalisation de la justice contre des sujets jugés délicats.
Le 30 octobre 2025 : six journalistes arrêtés en une seule opération
Ce jour-là, une vague d’arrestations secoue Niamey. Moussa Kaka, Abdoul Aziz Idé, Ibro Chaibou, Souleymane Brah, Youssouf Sériba et Oumarou Kané sont interpellés ensemble. Leur point commun ? La diffusion sur les réseaux sociaux d’une invitation à une conférence de presse. Trois d’entre eux, dont Ibro Chaibou, Youssouf Sériba et Oumarou Kané, restent détenus pendant des mois. Les deux derniers ne seront libérés qu’en juillet 2026, tandis qu’Ibro Chaibou sortira de prison le 28 août 2026, après près de dix mois d’incarcération. À peine libéré, Moussa Kaka disparaît à son tour.
Les coïncidences sont troublantes, mais aucune preuve ne permet d’établir un lien direct entre ces événements. Pourtant, une question s’impose : comment un climat aussi oppressif n’influencerait-il pas le quotidien des journalistes ?
Le Niger recule de 37 places dans le classement mondial de la liberté de la presse
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2025, le Niger occupait la 83ᵉ place sur 180 pays dans le classement RSF. Un an plus tard, il chute à la 120ᵉ place — une chute vertigineuse de 37 rangs. Cette dégradation reflète une réalité brutale : les arrestations massives, les poursuites judiciaires et les restrictions imposées aux médias étrangers se multiplient depuis le coup d’État. La législation sur la cybercriminalité, souvent utilisée contre les journalistes, aggrave encore la situation.
Selon la Media Foundation for West Africa, au moins 13 journalistes ou professionnels des médias ont été arrêtés en 2025. Ce chiffre inclut les arrestations prolongées, mais aussi celles suivies de libérations rapides. À ces mesures s’ajoutent les suspensions de médias et les restrictions ciblées, créant un environnement de travail de plus en plus hostile.
Liberté de la presse au Niger : un droit en voie de disparition ?
La disparition de Moussa Kaka ne doit pas être exploitée pour tirer des conclusions hâtives. Pourtant, elle s’inscrit dans une logique inquiétante : celle d’un pays où les journalistes sont de plus en plus vulnérables. Depuis juillet 2023, les professionnels des médias nigériens subissent arrestations, détentions et procédures judiciaires disproportionnées.
Certains ont été libérés rapidement. D’autres, comme Soumana Idrissa Maïga ou Ibro Chaibou, ont passé des mois derrière les barreaux. Serge Mathurin Adou a connu l’angoisse de la disparition avant d’être découvert détenu. Aujourd’hui, c’est Moussa Kaka qui manque à l’appel.
Une enquête indépendante et transparente s’impose. Pour sa famille, pour ses collègues, et pour l’ensemble de la société nigérienne. Car la liberté de la presse ne se résume pas à la simple existence de médias autorisés à diffuser. Elle repose sur la capacité des journalistes à enquêter, à questionner le pouvoir et à informer sans crainte. Lorsque ces professionnels disparaissent ou sont réduits au silence, c’est aussi le droit des citoyens à être informés qui s’effrite.
Au Niger, la question dépasse désormais le cas isolé de Moussa Kaka. Elle interroge l’avenir même de la démocratie et de la transparence. Dans ce contexte, une seule interrogation s’impose : que reste-t-il de la liberté de la presse lorsque ceux qui la défendent ne sont même plus certains de rentrer chez eux ?