Niamey protège Kemi Seba : ce que cela dit de la réconciliation avec le Bénin

Les faits sont simples. Un ressortissant béninois recherché par Cotonou, Kemi Seba, conserve son statut de conseiller spécial du général Abdourahamane Tiani et son passeport diplomatique nigérien. Au même moment, Niamey a provisoirement déchu plusieurs de ses propres citoyens de leur nationalité. Ce décalage pèse directement sur le rapprochement engagé entre le Niger et le Bénin.

Kemi Seba : un dossier judiciaire aux accents politiques

Arrêté en Afrique du Sud en avril 2026, l’activiste béninois fait l’objet d’une procédure d’extradition vers le Bénin. Cotonou le recherche notamment dans le cadre de la tentative de coup d’État du 7 décembre 2025. Les autorités béninoises lui reprochent d’avoir soutenu les putschistes et ont émis des mandats d’arrêt à son encontre. Kemi Seba conteste les accusations portées contre lui.

Son principal atout se trouve aujourd’hui à Niamey. Kemi Seba détient un passeport diplomatique nigérien et le statut de conseiller spécial du général Tiani, obtenus en 2024. C’est d’ailleurs grâce à ce passeport qu’il serait entré en Afrique du Sud à la fin de l’année 2025.

Le Niger devient donc une pièce centrale dans sa stratégie de défense face à la demande d’extradition formulée par le Bénin.

Une protection institutionnelle embarrassante

Cette situation pose une question politique délicate pour Niamey : comment justifier qu’un pouvoir accorde une protection officielle à un ressortissant étranger recherché par la justice voisine, alors qu’il vient de priver provisoirement ses propres citoyens de leur nationalité ?

À Niamey, deux mesures qui se contredisent

Des Nigériens déchus le 17 septembre 2026

Abdourahamane Tiani a signé un décret portant déchéance provisoire de la nationalité nigérienne de cinq personnes. Parmi elles, l’ancien Premier ministre Ouhoumoudou Mahamadou, ainsi que quatre autres Nigériens, dont d’anciens collaborateurs de Mohamed Bazoum et un activiste des réseaux sociaux.

Le gouvernement nigérien leur reproche notamment une intelligence avec des puissances étrangères, une atteinte à la sûreté de l’État, la diffusion de données susceptibles de troubler l’ordre public et des activités menaçant la paix et la sécurité publiques.

Ces mesures provisoires reposent sur une ordonnance adoptée en 2024. Elles portent à 25 le nombre de personnes provisoirement déchues de leur nationalité depuis la mise en place du dispositif. Niamey les présente comme une défense des intérêts fondamentaux et de la sécurité nationale. Human Rights Watch y voit pour sa part de sérieuses préoccupations en matière de droits humains et de garanties procédurales.

Kemi Seba, une figure embarrassante pour le pouvoir de Tiani

Kemi Seba n’est pas un observateur extérieur aux tensions de la sous-région. Militant panafricaniste connu pour ses attaques contre la France et l’influence occidentale en Afrique, il s’est rapproché ces dernières années des régimes militaires du Sahel. Sa nomination comme conseiller spécial de Tiani a scellé ce rapprochement avec Niamey.

Son positionnement vis-à-vis du Bénin est tout aussi conflictuel. Après la tentative de coup d’État du 7 décembre 2025, il a été visé par des mandats d’arrêt béninois. Selon Cotonou, ses prises de parole et certaines vidéos diffusées au moment des événements constituaient un soutien aux auteurs de la tentative de renversement. Le Bénin a ensuite engagé une procédure d’extradition depuis l’Afrique du Sud.

Sur le plan politique, le problème reste entier pour Niamey. Kemi Seba est désormais directement lié à une affaire qui touche la stabilité politique du Bénin. Qu’il bénéficie d’un statut officiel auprès du président nigérien ne peut qu’être observé avec attention à Cotonou.

Niger-Bénin : un rapprochement encore fragile

Toute cette affaire survient à un moment particulièrement délicat des relations entre les deux voisins. Après plusieurs années de tensions consécutives au coup d’État de juillet 2023 au Niger, Niamey et Cotonou ont récemment repris le dialogue.

Le 2 juin 2026, le président béninois Romuald Wadagni s’est rendu à Niamey pour rencontrer Abdourahamane Tiani. La présidence béninoise avait alors présenté cette visite comme un signe de réchauffement et une volonté de relancer la coopération bilatérale.

Ce rapprochement est stratégique pour les deux États. Le Niger et le Bénin partagent des intérêts économiques, des populations vivant de part et d’autre de la frontière et des enjeux sécuritaires communs. Leur coopération est essentielle pour les échanges commerciaux et la circulation des personnes et des marchandises. Toute détérioration de la confiance a donc des conséquences qui dépassent largement le terrain diplomatique.

Une question de cohérence posée à Tiani

Le débat n’est pas de savoir si Kemi Seba est coupable ou innocent : cette question relève de la justice. Le vrai enjeu porte sur le message politique envoyé par Niamey.

Tiani affirme placer la souveraineté nationale, la défense des intérêts fondamentaux du Niger et la lutte contre les menaces extérieures au cœur de son action. Dans cette logique, des Nigériens accusés d’atteinte à la sûreté de l’État peuvent subir une mesure aussi lourde que la déchéance provisoire de nationalité. Mais en parallèle, Niamey maintient une proximité institutionnelle avec un ressortissant étranger dont le pays réclame l’extradition.

Ce traitement différencié pose inévitablement une question de cohérence : la souveraineté peut-elle servir à sanctionner des citoyens nigériens tout en protégeant un étranger recherché par la justice d’un État voisin ?

La confiance, clé de la réconciliation

La normalisation entre le Niger et le Bénin ne pourra pas reposer uniquement sur des rencontres entre dirigeants et des déclarations d’intention. Elle exigera des gestes concrets pour restaurer la confiance.

Or, sur le dossier Kemi Seba, Niamey est en position délicate. En accordant à l’activiste un passeport diplomatique et une fonction officielle, le pouvoir de Tiani a créé un lien institutionnel qui dépasse la simple relation avec un militant étranger. Ce choix revient sur le devant de la scène au moment même où le Bénin réclame sa remise.

Le Niger peut défendre ses choix souverains. Le Bénin peut poursuivre les procédures judiciaires qu’il estime nécessaires. L’Afrique du Sud reste souveraine dans sa décision au terme de la procédure d’extradition. Mais politiquement, une réalité s’impose : la protection accordée à Kemi Seba complique le rapprochement entre Niamey et Cotonou.

Le paradoxe est d’autant plus fort que cette protection intervient pendant que le régime nigérien durcit sa politique envers plusieurs de ses propres ressortissants. Entre la déchéance provisoire de nationalité de Nigériens accusés d’atteinte aux intérêts de l’État et le passeport diplomatique accordé à un Béninois recherché par Cotonou, le pouvoir de Tiani devra tôt ou tard répondre à une question de cohérence politique. Car rétablir des relations durables avec Cotonou suppose de démontrer que le rapprochement ne s’arrête pas aux cérémonies officielles. La réconciliation se construit par la confiance. Et dans l’affaire Kemi Seba, cette confiance demeure manifestement fragile.

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