une attaque coordonnée révèle les failles du système sécuritaire malien
Le 25 avril 2026, une offensive simultanée menée par le Jama’at Nusrat al-Islam wal Muslimin (JNIM) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) a frappé cinq villes clés du Mali : Bamako, Kati, Kidal, Gao et Sévaré. Cette attaque, d’une ampleur inédite depuis 2012, a mis en lumière l’effritement du modèle sécuritaire malien, basé sur l’appui extérieur. La reprise de Kidal par ces groupes rebelles et djihadistes, après sa reconquête en 2023, fragilise la crédibilité de la junte et expose les limites du partenariat avec la Russie. Bien qu’une prise de contrôle militaire de Bamako reste improbable à court terme, le JNIM mène une stratégie d’usure méthodique, tandis que la contagion sécuritaire s’étend au-delà des frontières maliennes, notamment vers les pays côtiers du golfe de Guinée.

le JNIM étend son influence et asphyxie Bamako
Initialement cantonné aux zones rurales du nord, le JNIM a progressivement étendu ses opérations vers l’ouest et le sud, des régions autrefois épargnées. Son influence s’étend désormais au Togo, au Bénin et au Nigeria, tandis que le nombre d’attaques contre les Forces armées maliennes (FAMA) a explosé. En juillet 2024, une coalition regroupant le JNIM et le Cadre stratégique pour la défense et la promotion des droits de l’homme (CSD-DPA) a infligé un revers significatif aux FAMA, soutenues par le groupe russe Africa Corps. Depuis, le JNIM multiplie les assauts sur des bases militaires, de Tombouctou à Kayes, en passant par Bamako.
Depuis septembre 2025, le groupe applique une stratégie d’étranglement économique de Bamako, capitale de 3,2 millions d’habitants. En perturbant les axes logistiques et en ciblant les convois de carburant, le JNIM vise à affaiblir la légitimité de la junte. Cette pression se traduit par une hausse des prix et des pénuries, créant un climat de mécontentement propice à sa propagande. Bien que la prise de Bamako par la force soit peu probable, le groupe mise sur une guerre d’usure psychologique pour éroder la crédibilité du régime. Dans les zones sous son contrôle, le JNIM a mis en place une administration parallèle, imposant la charia, prélevant des taxes et régulant les échanges, se posant ainsi en alternative concrète à un État défaillant.
Les capacités du JNIM, estimées entre 5 000 et 6 000 combattants, restent insuffisantes pour une conquête militaire de Bamako, où se concentrent les forces de sécurité. Cependant, des attaques répétées contre l’aéroport international Modibo Keïta, abritant la base russe, pourraient s’intensifier. Les zones rurales, où la présence étatique est quasi inexistante, offrent au JNIM un terreau idéal pour s’enraciner. Le blocus de Bamako, loin d’être une stratégie de siège classique, est avant tout un outil de pression politique, visant à démontrer l’impuissance de l’État.
la chute de Kidal : un symbole de l’échec sécuritaire russe
La reprise de Kidal par le JNIM et le FLA constitue un revers stratégique majeur pour Bamako. Cette ville, reconquise en 2023 par les FAMA et les mercenaires russes de Wagner, puis intégrée au dispositif d’Africa Corps, était présentée comme une victoire symbolique du modèle sécuritaire russe. Son abandon, ainsi que celui de Gao, interroge : les FAMA pourront-elles reprendre le contrôle de Kidal dans les semaines à venir ?
Cette dynamique rappelle les tensions de 2012, lorsque les Touaregs et les djihadistes avaient temporairement coopéré avant de diverger en raison d’objectifs opposés. Le JNIM prône l’instauration de la charia, tandis que le FLA défend un projet autonomiste pour l’Azawad. Pourtant, la désignation d’un ennemi commun – la junte et son allié russe – a favorisé une alliance tactique opportuniste. Des négociations entre les deux groupes auraient été engagées dès décembre 2024, selon l’expert Wassim Nasr. Leur durabilité reste incertaine, d’autant que le contrôle de Kidal pourrait devenir un point de rupture.
Le 28 avril 2026, le JNIM a annoncé le début d’un « siège total » contre Bamako, exigeant le départ des Russes. Le porte-parole du groupe, Mohamed Ramadane, a déclaré que le régime était condamné à tomber et que le JNIM entendait « libérer » Gao, Tombouctou et Ménaka. Une rhétorique maximaliste qui laisse peu de place à des négociations dans l’immédiat. La junte a subi un nouveau coup dur avec la mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, lors des attaques du 25 avril. Mais surtout, la perte de Kidal ébranle le narratif sécuritaire russe, sur lequel le régime s’appuie depuis 2021 pour légitimer son pouvoir : la promesse d’une souveraineté recouvrée grâce à un partenariat avec Moscou, présenté comme plus avantageux que la présence française.
le soutien extérieur face à l’épreuve des faits
Malgré l’échec d’Africa Corps à Kidal et Gao, le groupe russe conserve une capacité à protéger la junte et le président Assimi Goïta, remplissant ainsi une partie de son contrat. Cependant, ce revers fragilise sa position et remet en cause le modèle sécuritaire qu’il incarne. Moscou a rapidement réaffirmé son soutien à Bamako, et l’ambassadeur russe a été reçu par Goïta dans les jours suivant les attaques. Sur les réseaux sociaux d’Africa Corps, une communication intensive a été déployée pour tenter de reprendre le contrôle du récit, en publiant des images de combats.
La Turquie, via la société SADAT, joue également un rôle croissant. Présente au Mali depuis 2024, elle assure la protection de la junte et forme les forces spéciales. Son implication a probablement permis de sécuriser Goïta lors des attaques du 25 avril. À mesure que la situation se dégrade, Ankara pourrait voir son rôle s’accroître. Le porte-parole du FLA, Mohamed Ramadane, a d’ailleurs appelé la Turquie à « réévaluer son engagement aux côtés de la junte » pour contribuer positivement à la stabilité du pays.
Un désengagement russe ou turc semble peu probable. Pour Moscou, se retirer du Mali serait un aveu de défaite, alors que le pays constitue une vitrine du modèle sécuritaire russe en Afrique. Quant à la Turquie, elle renforce progressivement son influence en Afrique de l’Ouest. Dans ce contexte, une intensification des soutiens extérieurs à la junte est à prévoir.
le Sahel à l’épreuve de la contagion sécuritaire
L’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Niger et le Burkina Faso, a adopté une position discrète. Malgré une condamnation des attaques du 25 avril, aucun des deux pays n’est intervenu militairement, alors que la Charte du Liptako-Gourma prévoit une clause d’assistance mutuelle en cas d’agression. Lors d’une réunion des chefs d’état-major en avril 2026, les trois pays avaient annoncé vouloir porter leur force unifiée à 15 000 soldats, contre 5 000 initialement. Pourtant, face à la dégradation de la situation au Mali, ni le Niger ni le Burkina Faso n’ont jugé opportun de mobiliser leurs troupes.
Plus au nord, l’Algérie pourrait tirer profit de cette instabilité. En se recentrant sur le centre et le sud du Mali, le barycentre des attaques s’éloigne des frontières algériennes, historiquement exposées. Alger renforce son influence au Sahel, comme en témoignent ses initiatives diplomatiques et économiques récentes : visite d’État au Niger en février 2026, projet de gazoduc transsaharien, ou encore un partenariat de 50 milliards de francs CFA pour moderniser les infrastructures du Burkina Faso. L’Algérie se positionne comme un acteur clé de la région, en opposition avec le Maroc, qui mise sur l’Initiative Atlantique pour offrir aux pays sahéliens un accès à l’océan Atlantique via la Mauritanie.
Sur le plan diplomatique, l’Algérie pourrait jouer un rôle de médiateur entre le FLA et Bamako, grâce à ses relations historiques avec les rebelles touaregs. Un rapprochement entre les deux parties pourrait faciliter la résolution du conflit, bien que le dialogue avec le JNIM reste exclu. Par ailleurs, les États-Unis tentent de renouer avec Bamako. En février 2026, un haut responsable du Département d’État s’est rendu au Mali pour réaffirmer le soutien de Washington à la souveraineté malienne. Cette initiative s’inscrit dans une stratégie plus large visant à contrer l’influence russe au Sahel. Les attaques du 25 avril compliquent davantage ce rapprochement.
une menace régionale aux contours multiples
Les attaques du 25 avril marquent le début d’une nouvelle phase, plus coordonnée et géographiquement diffuse. Cependant, la menace ne se matérialise pas de manière uniforme selon les acteurs impliqués.
Le FLA, dont l’agenda est avant tout nationaliste et territorial, n’a ni l’intention ni la capacité de s’étendre au-delà du nord du Mali. Son action ne représente pas un vecteur direct de déstabilisation pour le Burkina Faso, le Niger ou les États côtiers. En revanche, le JNIM dispose d’une capacité de projection régionale déjà démontrée. Il opère au Burkina Faso et au Niger, et étend sa pression vers le golfe de Guinée. Un affaiblissement durable des FAMA ou un effondrement de la junte offrirait au groupe un sanctuaire élargi, lui permettant d’intensifier ses opérations.
Le Sénégal et la Mauritanie, jusqu’ici relativement épargnés, ne sont pas à l’abri. Ils constituent les principales voies d’approvisionnement en carburant et en marchandises pour un Mali enclavé, des axes que le JNIM cible déjà dans la région de Kayes. Bien que la menace ne soit pas immédiate, la situation pourrait évoluer rapidement. Dans le golfe de Guinée, le Bénin et le Togo sont exposés à une contagion indirecte. L’instabilité au Burkina Faso, pays frontalier, constitue le principal vecteur de déstabilisation pour ces États côtiers.
Enfin, un scénario de coup d’État interne au Mali n’est pas à écarter. La junte a durci sa répression, au risque d’accélérer sa propre fragilisation. Selon Wassim Nasr, cette radicalisation pourrait pousser les opposants à envisager un renversement interne, offrant ainsi au JNIM une opportunité supplémentaire pour consolider ses gains. Ces attaques révèlent les faiblesses structurelles d’un système sécuritaire régional reposant sur des partenariats extérieurs aux résultats discutables, et d’un État malien dont la légitimité s’effrite face à l’incapacité à protéger sa population.