Les efforts diplomatiques pour apaiser les tensions entre AES et Cédéao
Au cœur des initiatives diplomatiques visant à « normaliser » les relations entre les pays de la Cédéao et ceux de l’AES, l’urgence sécuritaire et les enjeux économiques communs. Un retour à une diplomatie du réalisme et du pragmatisme en Afrique de l’Ouest.

Ces dernières semaines ont été marquées par une intensification des démarches en Afrique de l’Ouest, cherchant à rétablir des canaux de dialogue et de concertation entre les États membres de la Cédéao et ceux de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger). Au cœur de ces approches délicates se trouve la question de la sécurité, ainsi que la nécessité d’élaborer des stratégies communes pour harmoniser les actions et, à terme, mutualiser les moyens. Pour que cette diplomatie d’urgence porte ses fruits, les acteurs impliqués doivent respecter des exigences tacites : ignorer le différend lié au retrait des trois pays de l’AES de la Cédéao, mettre de côté les ressentiments nés des campagnes de communication hostiles des régimes de l’AES envers certains pays de la région, et surmonter les conséquences des réorganisations géopolitiques au Sahel, qui ont créé un climat de « guerre froide » entre les deux blocs. En somme, il s’agit de faire taire les rancœurs et de dépasser les tensions pour faire face aux défis partagés de l’heure.
La Côte d’Ivoire « prête à la reprise de la coopération »
Parmi les signaux forts de ce changement de cap, les récentes déclarations du ministre ivoirien de la Défense, Tene Birahima Ouattara, sont notables. Le 15 juin, il a affirmé être « sincèrement prêt à une reprise de la coopération sécuritaire » avec le Mali et le Burkina Faso, soulignant que « le terrorisme, tel qu’il se présente actuellement, ne peut être vaincu par un État. Il faut qu’il y ait une collaboration, une mutualisation des forces ». Cette évidence mérite d’être rappelée, d’autant plus que certains observateurs estiment que les répercussions de la crise sécuritaire dans le Sahel pourraient devenir « intenables à moyen terme » pour l’ensemble de la région.
Comment le Mali et le Burkina Faso réagiront-ils à cet appel de la Côte d’Ivoire ? Pour l’instant, rien ne permet de prédire une prise de conscience collective de la part de tous les acteurs afin de collaborer à la recherche de solutions aux urgences mentionnées. Car, même si les dirigeants du Mali et du Burkina Faso reconnaissent que la rupture avec la Cédéao « n’exclut pas des coopérations bilatérales », il leur est difficile d’opérer un changement soudain de positionnement envers l’interlocuteur ivoirien. Régulièrement accusée d’abriter des éléments terroristes « financés » ou « sponsorisés » par « l’impérialisme français », la Côte d’Ivoire est l’une des cibles privilégiées dans la construction des ennemis extérieurs, parfois imaginaires, de l’AES. Et, même si ces accusations n’ont jamais été étayées par des faits ou des preuves, elles s’inscrivent dans le narratif doctrinal de ces régimes issus des coups d’État qui ont conduit à leur retrait de la Cédéao. Pourtant, il convient de noter que malgré ces relations diplomatiques délétères, la Côte d’Ivoire maintient des canaux discrets d’échanges et de coopération avec le Mali et le Burkina Faso, dont des milliers de ressortissants bénéficient du statut de réfugiés sur son territoire.
« Nouvelle ère » pour le Bénin et le Niger
Également visé par ces mêmes accusations, le Bénin a vu son nouveau président, Romuald Wadagni, entreprendre des gestes de rapprochement et d’apaisement avec les pays de l’AES peu après son investiture le 24 mai dernier. Une attention particulière est portée au Niger, dont la frontière commune avec le Bénin est restée fermée depuis le coup d’État de juillet 2023 à Niamey. Alors que tout dialogue semblait rompu entre les deux nations, l’arrivée d’un nouveau dirigeant au Bénin a offert l’opportunité de mettre fin à ce qui était devenu une querelle personnelle entre les autorités militaires nigériennes et l’ancien président béninois Patrice Talon.
Le changement de leadership à la présidence du Bénin agit donc, depuis quelques jours, comme un catalyseur pour la « réconciliation » entre ces deux voisins. Dans cette optique, une « réunion d’experts » nigériens et béninois s’est tenue à Cotonou les 20 et 21 juin derniers, afin d’élaborer les termes d’une nouvelle coopération axée principalement sur la défense, la sécurité et les conditions de réouverture de la frontière commune. Ce dernier point est crucial pour la reprise des activités économiques entre le Bénin et le Niger. Sur ce sujet, la délégation nigérienne a exprimé son souhait d’obtenir davantage d’informations sur la présence supposée d’« éléments étrangers » à la frontière bénino-nigérienne. Cette requête renvoie au soupçon obstinément formulé par le pouvoir militaire de Niamey, selon lequel le Bénin hébergerait sur son sol une « base militaire française » destinée à « déstabiliser le Niger » ou à « financer le terrorisme ». Une accusation qui ne résiste pas au bon sens, car pourquoi le Bénin « financerait-il » le terrorisme alors qu’il en est lui-même la cible et la victime ? Ces déclarations font désormais partie du discours habituel des régimes de l’AES, qui peinent à freiner la dégradation continue de la situation sécuritaire sur leurs territoires. Leur promesse d’unir leurs moyens militaires pour combattre le terrorisme n’a pas dépassé le stade du discours. Aujourd’hui, des pans entiers des territoires du Niger, du Mali et du Burkina Faso sont devenus des zones grises administrées par des groupes armés terroristes, dont les juntes au pouvoir ne parviennent pas à contenir l’expansion et le redoutable projet.
L’heure est donc à la réconciliation entre le Niger et le Bénin. Selon le ministre nigérien de l’Intérieur et de la Sécurité, Mohamed Toumba, « une nouvelle ère s’ouvre » pour les deux pays. Il a déclaré : « en choisissant le dialogue plutôt que la confrontation, nous avons créé de la valeur pour nos économies et de la sécurité pour nos populations ». Les acteurs nigériens et béninois gardent à l’esprit que derrière l’enjeu sécuritaire se cache celui, tout aussi crucial, de l’économie, dans un espace où les populations ont des destins liés. À l’heure où l’on observe un retour à une diplomatie du réalisme et du pragmatisme, ce qui se déroule entre le Bénin et le Niger apparaît comme un cas d’école ou un événement pilote, dans la perspective d’une gestion réévaluée et intelligente des vulnérabilités partagées dans l’espace ouest-africain.
Réponses endogènes à la crise sécuritaire
Les initiatives visant à la « normalisation » des relations entre les pays de la Cédéao et ceux de l’AES devraient se préciser davantage au cours des prochains mois. En plus de réactiver les logiques de voisinage qui ont prévalu pendant des décennies dans cette région, elles soulignent l’urgence de réponses endogènes à l’équation sécuritaire. Cela fait écho aux recommandations formulées l’année dernière par le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, pour « une reprise du dialogue entre tous les pays d’Afrique de l’Ouest ». En décembre 2025, la Russie, partenaire privilégiée des pays de l’AES, avait déjà émis les premiers signaux d’un recadrage diplomatique en Afrique de l’Ouest en appelant à « la poursuite d’un dialogue pragmatique et mutuellement bénéfique entre la Cédéao et l’AES, afin de trouver des solutions communes pour contrer les défis et les menaces communs, y compris la lutte contre le terrorisme régional ». Des propos qui indiquent un changement de paradigme en matière de coopération internationale, rappelant aux Africains qu’il leur incombe de forger les solutions les plus efficaces à leurs défis actuels.
Des protocoles relationnels bilatéraux sont déjà observés entre l’AES et certains pays comme le Ghana, la Guinée, le Togo ou encore le Sénégal. Malgré leur retrait de la Cédéao, les régimes militaires du Sahel ont maintenu leur présence au sein de l’Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA), et leurs ressortissants continuent de bénéficier du principe de libre circulation au sein de l’espace Cédéao. Au final, on est amené à s’interroger sur le bien-fondé du retrait des promoteurs de l’AES de la communauté régionale. L’unique réponse disponible renvoie au contentieux initial : la condamnation par la Cédéao des coups d’État survenus dans les pays de l’AES, et, surtout, le refus des dirigeants de cette entité d’œuvrer à un « rétablissement de l’ordre constitutionnel ». À bien des égards, la rupture entre l’AES et la Cédéao ressemble à un divorce artificieux, ou inachevé.
