La trajectoire d’endettement du continent africain a récemment franchi un cap significatif. Entre 2021 et 2023, les sommes allouées au remboursement de la dette ont, pour la première fois, excédé les budgets consacrés à l’éducation. En 2024, près de 18 % des revenus publics des nations africaines sont absorbés par le service de la dette, un chiffre trois fois supérieur à celui de 2010. Cette proportion, inégalée dans d’autres régions du globe, place la question de la soutenabilité financière au cœur des priorités des ministères des Finances.
Face à cette situation tendue, le Bénin se distingue par une approche originale. Plutôt que de subir les contraintes des marchés ou de dépendre des bailleurs de fonds, Cotonou a élevé la gestion de sa dette au rang de discipline professionnelle, structurée et proactive. Cette philosophie est mise en lumière par une analyse approfondie menée par des experts du groupe panafricain de conseil Finactu.
Le Bénin, un laboratoire pour la professionnalisation de la dette publique
Depuis plusieurs années, l’entourage du ministre béninois de l’Économie et des Finances, Romuald Wadagni, a transformé la dette souveraine en un véritable levier stratégique. La Caisse autonome d’amortissement (CAA), en charge de la gestion de cette dette publique, est devenue un pôle d’excellence. Les décisions y sont prises en considérant attentivement les coûts moyens, les échéances, les devises d’émission et les opportunités de marché, adoptant une double logique d’investisseur et d’emprunteur.
Cette méthodologie a généré des résultats concrets. Le pays a multiplié les initiatives novatrices : émission de la première obligation souveraine en euros à 14 ans par un émetteur africain classé en catégorie spéculative, rachats anticipés de tranches onéreuses, utilisation de swaps pour lisser le service de la dette, et mobilisation d’instruments financiers verts et sociaux. Chaque opération est méticuleusement conçue pour réduire le coût moyen pondéré du portefeuille et allonger sa duration, des indicateurs essentiels de la robustesse financière.
Une rigueur budgétaire fondée sur la crédibilité
La performance du Bénin ne se limite pas à l’ingénierie financière. Elle s’appuie sur un cadre budgétaire solide et crédible, salué par le Fonds monétaire international (FMI) et les agences de notation. Le pays maintient un déficit sous contrôle, applique des règles d’engagement strictes et assure une communication financière transparente auprès des investisseurs internationaux. Cette clarté se traduit par un accès facilité aux marchés et des écarts de taux contenus, là où d’autres États africains doivent faire face à une prime de risque dissuasive.
La dette béninoise n’est cependant pas immunisée contre les aléas externes. Les conditions monétaires mondiales, le resserrement des politiques des grandes banques centrales et la volatilité des devises influencent le coût des nouvelles émissions. Néanmoins, Cotonou a démontré qu’une gouvernance rigoureuse peut atténuer ces chocs, en évitant l’écueil d’un endettement opportuniste et procyclique observé chez plusieurs de ses voisins.
Enseignements pour les États africains
Le modèle béninois interpelle avant tout par son niveau de professionnalisation. De nombreux pays africains continuent de gérer leur dette comme une fonction administrative secondaire, sans cellule dédiée, sans stratégie pluriannuelle ni tableau de bord des risques. Le Bénin, à l’inverse, traite chaque émission comme un actif de marché à optimiser, avec des équipes formées aux standards internationaux et une coordination étroite entre le Trésor, la CAA et les conseillers financiers.
Le second enseignement réside dans la diversification des sources de financement. Le recours combiné aux marchés régionaux de l’UEMOA, aux euro-obligations, aux financements concessionnels et aux instruments thématiques permet de répartir les risques et de saisir les opportunités en fonction des cycles économiques. Cette approche exige toutefois des compétences techniques pointues et une capacité d’analyse macroéconomique fine, des ressources encore rares au sein des administrations du continent.
Le troisième enseignement est d’ordre politique. Une gestion saine de la dette suppose un alignement durable entre la présidence, le ministère des Finances et la banque centrale, à l’abri des pressions électorales. Sur un continent où le service de la dette rivalise désormais avec les dépenses pour l’éducation et la santé, la professionnalisation de cette fonction n’est plus une simple option technique : elle devient un impératif de souveraineté budgétaire. L’expérience béninoise mérite d’être étudiée et adaptée par les autres économies africaines.
