Fezzan : Niamey, pièce maîtresse du bras de fer entre Tripoli et Haftar

Le général Abdourahamane Tiani ne se contente plus de défendre son pouvoir à Niamey. Dans le sud de la Libye, l’ascension de Mohamed Wardougou — ancien allié devenu adversaire de Khalifa Haftar — rebat les cartes et pourrait faire du Niger un acteur central de la confrontation.

Niamey, point d’appui de la contestation anti-Haftar

Dans le Sahara, les frontières ne séparent rien : elles traversent des communautés, des routes commerciales et des réseaux armés qui relient le Niger, la Libye et le Tchad. C’est dans cet espace que le régime nigérien entend peser sur les recompositions qui fracturent le camp de Khalifa Haftar.

Les signaux restent discrets, mais ils s’accumulent : rapprochement entre Niamey et Tripoli, présence de groupes armés le long de la zone frontalière et, surtout, montée en puissance de Mohamed Wardougou comme adversaire du clan Haftar.

Un projet de corridor, destiné à faciliter l’acheminement d’équipements militaires vers le groupe de Wardougou, ferait l’objet de négociations entre le Gouvernement d’union nationale libyen et les autorités nigériennes. Depuis les confins nigéro-libyens, les combattants de Wardougou mènent des attaques contre des positions et des installations contrôlées par les forces de Haftar.

À elle seule, cette information ne prouve pas une alliance personnelle entre Tiani et Wardougou. Elle dessine en revanche une convergence stratégique susceptible de modifier les rapports de force dans le Sud libyen.

Mohamed Wardougou, le chef toubou qui défie Benghazi

Mohamed Wardougou n’est pas un inconnu. Ce chef de guerre issu de la communauté touboue a longtemps servi dans le dispositif de Khalifa Haftar, où il participait notamment à la surveillance des frontières méridionales de la Libye.

Au début de 2026, il rompt avec le camp de Benghazi et fonde la Chambre des opérations pour la libération du Sud (COLS). Ses hommes harcèlent depuis les positions de l’Armée nationale libyenne (ANL), la force militaire dirigée par le maréchal.

Ses griefs sont précis : il accuse le clan Haftar d’accaparer les ressources du Fezzan au détriment des populations locales, dénonce la fiscalité imposée dans les zones sous contrôle de l’ANL et la mainmise politique et militaire de la famille du maréchal. En juin, il annonçait vouloir s’en prendre aux convois de contrebande de carburant et aux lignes de communication du clan.

Un territoire, trois enjeux

Le Fezzan n’est pas qu’une étendue désertique. Il forme une profondeur stratégique qui relie la Libye au Niger, au Tchad et au reste du Sahel. Pour Haftar, en garder la maîtrise est vital. Pour ses adversaires, y installer une force hostile revient à fissurer l’ensemble de son dispositif.

Le Niger, base arrière logistique ?

C’est ici que le rôle de Niamey prend tout son sens. Les forces de Wardougou auraient établi des bases arrière sur le sol nigérien. Des analyses convergentes jugent probable que la COLS bénéficie d’un soutien et d’un armement acheminés depuis Tripoli, par l’entremise de responsables sécuritaires du gouvernement d’Abdelhamid Dbeibah.

Le projet de corridor négocié avec Niamey amplifierait cette dynamique. Il intervient après plusieurs mois de rapprochement entre les autorités de Tripoli et celles de Niamey.

Autrement dit, le Niger ne serait plus seulement un voisin du théâtre libyen : il pourrait devenir un espace logistique dans la confrontation entre Tripoli et le camp Haftar.

La prudence reste toutefois de mise. Rien ne démontre que Tiani a personnellement ordonné de soutenir Wardougou, ni qu’une alliance formelle les lie. Ce qui est établi, c’est une convergence entre Niamey et Tripoli — une convergence dont Wardougou pourrait tirer profit.

Haftar confronté aux fissures de son propre camp

Le contexte n’est pas favorable au maréchal. Après avoir consolidé son contrôle sur l’Est libyen, il avait étendu son influence au Fezzan, faisant de cette implantation méridionale l’un des piliers de son dispositif militaire. Cette architecture craque.

En 2025, Hassan Al-Zadma, commandant de la brigade 128, s’était éloigné du camp Haftar avant de se rapprocher de Tripoli. En 2026, c’est Wardougou, lui aussi issu de la communauté touboue et ancien rouage du dispositif sécuritaire de Haftar, qui prend les armes contre l’ANL.

Pour les adversaires du maréchal, cette succession de défections est une aubaine. Elle révèle surtout que son autorité dans le Sud repose sur des alliances locales fragiles, renégociables au gré des intérêts tribaux, économiques et militaires. Le problème est d’autant plus sérieux que le Sud libyen concentre d’importants réseaux de trafic et forme un carrefour entre plusieurs espaces de crise.

Ce que Niamey recherche en Libye

Deux logiques se superposent. La première est sécuritaire : le Niger partage avec la Libye une longue frontière désertique difficile à contrôler, parcourue depuis des années par les combattants, les trafics d’armes, de carburant et les flux migratoires.

La seconde est géopolitique. Depuis son accession au pouvoir par un coup d’État en juillet 2023, Tiani a réorienté les partenariats extérieurs de Niamey : éloignement des partenaires occidentaux, rapprochement avec la Russie et recherche de nouveaux interlocuteurs régionaux. Dans ce dispositif, la Libye est un voisin stratégique.

Or la rivalité entre Tripoli et Benghazi offre au Niger l’occasion de resserrer ses liens avec l’Ouest libyen. La rencontre entre le premier ministre nigérien Ali Lamine Zeine et Abdelhamid Dbeibah à Tripoli, en juin 2026, illustre ce rapprochement, au point que certains y voient l’ouverture d’un « nouveau front » contre le clan Haftar.

Tiani joue-t-il avec le feu ?

L’engagement croissant du Niger dans les dynamiques libyennes a un coût potentiel. Le régime de Tiani affronte lui-même des fragilités internes : le 29 août 2026, une tentative de putsch a visé le pouvoir à Niamey. Il y a survécu, notamment grâce à l’intervention de militaires russes de l’Africa Corps. Depuis, Tiani a restructuré la chaîne de commandement et multiplié les arrestations au sein de l’armée.

Dans ce contexte, ouvrir un nouveau théâtre stratégique autour de la Libye relève du pari. Car une implication dans le conflit libyen échappe vite au cadre diplomatique : les réseaux armés du Sahara sont transfrontaliers, les alliances tribales mouvantes et les groupes rebelles nombreux. Une aide logistique à une formation comme celle de Wardougou pourrait produire des conséquences difficiles à contenir.

Le Fezzan, prochain théâtre d’une guerre par procuration ?

C’est peut-être là que se situe le véritable enjeu. La confrontation entre Tripoli et Haftar pourrait se muer en compétition indirecte pour les territoires frontaliers : le Niger offrirait une profondeur géographique, Tripoli un soutien politique et matériel, tandis que Wardougou disposerait d’un réseau militaire implanté dans le Sud.

Une telle configuration ferait du Fezzan l’un des nouveaux épicentres de la rivalité libyenne. Elle placerait aussi Tiani dans une position inconfortable : en se rapprochant de Tripoli et en laissant s’installer une dynamique favorable à Wardougou, Niamey risque d’apparaître comme un acteur du conflit plutôt que comme un simple voisin.

La question n’est donc plus seulement de savoir qui contrôle le Sud libyen, mais jusqu’où Niamey est prêt à s’engager dans la bataille entre les centres de pouvoir libyens. Aucune preuve publique n’atteste que Tiani dirige directement les opérations de Wardougou. Les éléments disponibles dessinent néanmoins une tendance claire : le Niger se rapproche de l’un des camps qui contestent l’emprise de Haftar, et la frontière nigéro-libyenne pourrait devenir la profondeur stratégique de cet affrontement. Dans le Sahara, les rivalités s’arrêtent rarement là où s’arrêtent les frontières. Pour Haftar comme pour Tiani, le Sud libyen pourrait devenir le prochain terrain de confrontation de leurs intérêts.

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