Éducation au Mali : derrière les 2 400 écoles fermées, l’aveu d’un échec stratégique

Écouter la lecture⏱ ~5 min

La rentrée scolaire 2026-2027 au Mali s’ouvre officiellement dans un silence assourdissant. Derrière les discours solennels de la junte militaire sur une « Année de l’éducation et de la culture » vient se heurter une réalité implacable : plus de 2 400 établissements scolaires restent désespérément fermés, privant plus de 730 000 enfants de leur droit fondamental à l’instruction. Ce chiffre, loin d’être anodin, révèle les failles profondes d’une stratégie sécuritaire en déroute, où le système éducatif paie le lourd tribut d’une guerre que Bamako peine à maîtriser.

L’école, terrain de guerre idéologique et militaire

Plus d’un établissement scolaire sur cinq au Mali est aujourd’hui hors service, une situation qui dépasse largement le cadre d’une crise éducative pour s’inscrire dans une logique de sacrifice territorial. Les groupes armés terroristes, qu’il s’agisse de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) ou du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), ont fait des infrastructures éducatives cibles privilégiées. Entre pillages, incendies et réappropriations sous forme de refuges pour déplacés, ces actions visent à effacer toute trace d’un enseignement jugé « occidental ».

La cartographie de ces fermetures est sans appel : dans la région de Kidal, 84 % des écoles sont à l’arrêt ; à Ménaka, 52 % des établissements sont qualifiés de « non fonctionnels » ; et dans les cercles de Mopti, Bandiagara ou Ségou, les enseignants sont pris pour cible, contraints à l’exil ou à la mort sous la menace des katibas. L’idéologie obscurantiste triomphe méthodiquement, transformant chaque salle de classe abandonnée en symbole de son emprise.

La junte à l’épreuve : entre promesses et désillusions

Pour la junte militaire dirigée par le général Assimi Goïta, cette année 2026-2027 devait marquer l’apogée de sa légitimité retrouvée. Pourtant, le bilan est accablant : deux ans après le virage géopolitique engagé avec le départ des forces françaises et des Nations unies, la promesse d’une souveraineté retrouvée s’est muée en un échec militaire patent. Les revers stratégiques s’accumulent, des défaites sanglantes de Tinzaouatène en 2024 à l’incapacité à sécuriser les axes vitaux du pays.

Les partenariats militaires alternatifs, comme celui avec le groupe Africa Corps, n’ont pas inversé la tendance. Au contraire, les attaques se sont intensifiées, touchant désormais les institutions mêmes de l’État : l’école de gendarmerie de Faladié et l’aéroport militaire de Bamako en septembre 2024 en sont les preuves les plus frappantes. Le discours officiel sur la « refondation » du pays sonne de plus en plus creux face à l’étendue des dégâts.

Le Grand Nord, cœur d’une souveraineté fantôme

Au-delà du Sahel, c’est toute la géographie du pouvoir malien qui se redessine sous la pression des groupes armés. Dans le Grand Nord, composé de Kidal, Ménaka et Taoudénit, l’État ne conserve qu’une présence symbolique, réduite aux chefs-lieux fortifiés. Pendant ce temps, l’EIGS impose sa loi dans les zones désertiques de Ménaka, percevant la zakat auprès des populations, tandis que le GSIM et d’autres factions se disputent les frontières avec la Mauritanie et l’Algérie.

Le Centre et le Sud : l’étau se resserre

Dans le Centre, cœur historique de l’insurrection, les villes de Niono et Djenné subissent des blocus réguliers, tandis que les écoles républicaines ferment sous la menace. Le phénomène s’étend désormais vers le Sud et l’Ouest : Koulikoro, Sikasso et Kayes, autrefois épargnées, voient émerger des cellules dormantes du GSIM organisant des blocus économiques sur les routes et les réserves de carburant. La capitale, Bamako, étouffe peu à peu, ses approvisionnements asphyxiés par cette stratégie de terreur.

Génération perdue : le prix humain d’une guerre sans issue

Chaque école fermée est une victoire pour l’obscurantisme, mais aussi un drame pour des centaines de milliers d’enfants maliens. Privés d’éducation, ils deviennent des proies faciles pour les groupes armés, qui y voient une main-d’œuvre potentielle pour leurs recrutements. L’« Année de l’éducation » proclamée à Bamako risque de n’être qu’une ironie cruelle pour les familles de ces petits exclus du savoir, dont l’avenir se résume à survivre dans l’ombre des kalachnikovs et des discours vides de sens.

Abonnez-vous au flux :

More From Author

Comment le Bénin a-t-il transformé 500 millions d’euros en levier de croissance pour ses citoyens ?

Niger : derrière le silence des autorités sur Moussa Kaka, la machine à broyer la presse se révèle