Ébola en rdc : une crise sanitaire aggravée par l’instabilité et les conflits

  • Fatou Élise Ba

    Fatou Élise Ba

    Chercheuse à l’IRIS, responsable du Programme Sécurité humaine

Comment l’épidémie d’Ebola aggrave-t-elle les tensions sécuritaires et entrave-t-elle l’accès aux soins dans l’est de la République démocratique du Congo, déjà éprouvée par des décennies de violence et d’instabilité politique ?

Cette flambée épidémique s’inscrit dans un contexte de crise multidimensionnelle, où l’instabilité politique et les conflits armés se conjuguent à une précarité économique et sociale extrême. Depuis 1976 et la découverte du virus à Yambuku, la République démocratique du Congo a connu 17 épidémies d’Ebola, dont celle-ci, causée par la souche Bundibugyo. Avec un taux de mortalité pouvant atteindre 50 %, cette souche représente un danger majeur, d’autant qu’aucun vaccin ni traitement n’a encore été homologué. Les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri, particulièrement touchées, cumulent déjà des défis sanitaires colossaux : choléra, Mpox, et des déplacements massifs de populations fuyant les violences. L’Ituri, épicentre de l’épidémie, illustre cette situation critique : routes inexistantes, groupes armés omniprésents, et près d’un million de déplacés entassés dans des camps surpeuplés. Ces conditions favorisent la propagation rapide des maladies, tandis que les services de santé, déjà fragilisés, peinent à répondre aux besoins essentiels. La violence systémique, notamment envers les femmes et les enfants, a aussi accentué la méfiance des populations envers les institutions, rendant toute riposte sanitaire encore plus complexe.

Le ministre congolais de la Santé, Samuel-Roger Kamba Mulamba, a qualifié Ebola de « priorité absolue ». Selon les dernières données disponibles, 282 cas confirmés et 42 décès ont été recensés au 31 mai 2026, avec 19 nouveaux cas détectés dans la journée. L’OMS signalait quant à elle 349 cas suspects en attente de résultats, principalement dans l’Ituri, notamment à Bunia, Rwampara et Mongbwalu. L’hôpital de Bunia, submergé, a dû installer des centres de soins en périphérie. Quatre soignants infectés ont miraculeusement survécu, mais six centres de santé de Bunia ont dû fermer temporairement pour désinfection, limitant encore davantage l’accès aux soins. Les femmes enceintes et les patients atteints d’autres pathologies subissent les conséquences les plus lourdes de cette désorganisation, certains étant renvoyés sans soins adaptés. La coordination entre Kinshasa et les acteurs locaux reste quasi inexistante, notamment dans les zones contrôlées par le M23, un groupe armé soutenu par le Rwanda. Plusieurs cas ont été identifiés dans ces territoires, mais aucune riposte coordonnée n’a été mise en place avec les rebelles, laissant le champ libre à une propagation incontrôlée. Deux centres de traitement Ebola sont en cours d’installation à Goma, chef-lieu tenu par le M23, mais leurs capacités sont limitées. La question se pose : qui assure vraiment la santé publique lorsque l’État perd son contrôle territorial ?

Les résistances communautaires, déjà observées lors des épidémies précédentes, compliquent davantage la situation. À Rwampara, une manifestation contre la riposte sanitaire a dégénéré, culminant avec l’incinération du corps d’un cas suspect. Ces réactions s’enracinent dans des traditions culturelles : le refus de restituer les défunts à leurs familles, perçu comme une violation des rites funéraires, est vécu comme une agression. Or, ces pratiques sont justement les principaux vecteurs de transmission du virus. La défiance envers les autorités sanitaires, héritée de décennies de violence et d’interventions étrangères jugées prédatrices, alimente rumeurs et théories du complot, transformant la riposte en un nouveau symbole de domination.

Dans quelle mesure l’épidémie d’Ebola pourrait-elle déstabiliser les relations entre la République démocratique du Congo et ses voisins, notamment le Rwanda et l’Ouganda ?

La propagation d’Ebola dans une zone où le contrôle étatique est fragmenté crée un risque transfrontalier immédiat. L’Africa CDC a identifié une dizaine de pays vulnérables, dont le Rwanda, l’Ouganda, le Soudan du Sud, le Kenya et la Tanzanie, en plus de la RDC et de l’Ouganda déjà touchés. Cependant, les capacités de réponse varient considérablement : le Kenya et l’Éthiopie disposent de systèmes de santé plus robustes, tandis que la Centrafrique ou le Soudan du Sud, en proie à des crises internes, dépendent presque entièrement de l’aide extérieure. Des cas importés ont déjà été détectés en Ouganda et au Sud-Kivu, entraînant des fermetures de frontières et des tensions diplomatiques. L’Ouganda a suspendu les vols et le transport de passagers avec la RDC le 21 mai 2026, tandis que le Rwanda a fermé sa frontière avec Goma. Ces mesures unilatérales, bien que compréhensibles, risquent d’aggraver les relations déjà tendues entre la RDC et ses voisins.

La crise sanitaire s’ajoute à un conflit territorial déjà explosif. Les zones contrôlées par le M23, comme Goma ou Bukavu, deviennent des foyers de propagation, transformant la santé en un enjeu supplémentaire dans la rivalité entre Kinshasa et Kigali. Face à ce risque régional, la Communauté d’Afrique de l’Est a convoqué une réunion ministérielle extraordinaire les 1ᵉʳ et 2 juin 2026, aboutissant à un engagement pour harmoniser les contrôles sanitaires aux frontières, renforcer les capacités de diagnostic et protéger les soignants, sans pour autant fermer les frontières.

Cette épidémie révèle-t-elle les failles du système international d’aide humanitaire, notamment après le retrait partiel des financements américains ? Quel rôle jouent aujourd’hui les organisations internationales et les ONG dans la gestion de cette crise ?

L’épidémie survient dans un contexte où la réponse sanitaire risque d’être affaiblie par les changements dans l’architecture de l’aide américaine. Depuis janvier 2025, les coupes budgétaires ont touché quatre axes : le retrait de l’OMS, la dissolution de l’USAID, la réduction des fonds du CDC et la baisse de l’aide sanitaire à la RDC et à l’Ouganda. Certains experts estiment que ces décisions ont pu retarder la détection de l’épidémie. Aujourd’hui, la RDC a signé un accord bilatéral avec les États-Unis, transférant une partie des financements santé au Département d’État dans une logique « America First ». Sur les 900 millions de dollars promis sur cinq ans, 23 millions ont été mobilisés en urgence, mais sans soutenir une riposte coordonnée par l’OMS, marquant un changement radical par rapport aux pratiques passées. Le fonds d’urgence de l’OMS, fragilisé par le retrait américain, peine à être comblé par d’autres donateurs.

Dans ce paysage, la riposte repose sur les institutions nationales, avec l’appui de l’OMS, de l’Africa CDC et des ONG. L’OMS a déclaré l’urgence de santé publique de portée internationale (USPPI) et coordonne les efforts, tandis que des agences comme l’ECDC de l’UE publient des évaluations des risques. Sur le terrain, des organisations comme Médecins sans frontières ou ALIMA déploient des équipes médicales, et la Croix-Rouge de la RDC organise des enterrements dignes et sécurisés, ainsi que des campagnes de sensibilisation. Pourtant, la réponse reste insuffisante pour endiguer l’épidémie. Le 5 juin 2026, l’OMS et l’Africa CDC ont lancé un plan conjoint de six mois, couvrant la période de juin à novembre, avec un appel à financements de 518 millions de dollars. Ce plan, articulé autour du principe « un plan, un budget, une équipe », vise à renforcer la détection précoce, la prévention et la lutte contre la maladie, mais seulement 315,8 millions ont été promis à ce jour, bien en deçà des besoins. Il illustre une stratégie hybride, où les pays africains combinent accords bilatéraux et coordination multilatérale, mais dont l’efficacité à long terme reste incertaine.