Une offensive militaire destinée à neutraliser des cellules terroristes a provoqué une tragédie humanitaire dans le nord-est du Nigeria. Selon des témoignages recueillis auprès de groupes d’autodéfense et de rescapés, des dizaines de pêcheurs nigérians auraient perdu la vie lors d’attaques aériennes menées par les forces armées du Tchad sur le lac Tchad.
Bien que le bilan exact reste difficile à établir en raison de l’instabilité actuelle de la zone, l’inquiétude grandit. Les opérations de bombardement, qui ont débuté vendredi, visent principalement des positions stratégiques de Boko Haram situées sur des îles proches de la frontière tchadienne.
Des civils pris au piège des combats
Ces frappes aériennes constituent une réponse directe à l’assaut meurtrier du 4 mai dernier contre une base militaire du Tchad, où au moins 24 soldats ont péri. Les avions de chasse ont ciblé l’île de Shuwa, un point de convergence frontalier entre le Nigeria, le Niger et le Tchad, reconnu comme un sanctuaire pour les insurgés.
Cependant, cette zone est également un centre névralgique pour la pêche. De nombreux travailleurs nigérians, originaires de localités comme Doron Baga ou de l’État de Taraba, s’y rendent pour exercer leur activité. Pour accéder à ces eaux poissonneuses, ces pêcheurs sont souvent contraints de verser une taxe illégale à Boko Haram, ce qui les place tragiquement dans la ligne de mire des opérations militaires.
Un représentant syndical a rapporté la disparition de 40 pêcheurs, redoutant qu’ils ne se soient noyés suite aux explosions. Un témoin local a confirmé que la présence de civils sur ces îles isolées est un secret de polichinelle, malgré le contrôle exercé par les terroristes.
Un lourd précédent dans la région
Ce n’est pas la première fois que l’armée du Tchad est pointée du doigt pour des dommages collatéraux. En octobre 2024, une situation similaire s’était produite sur l’île de Tilma. Des frappes de représailles après la mort de 40 militaires tchadiens avaient alors touché de nombreux civils, bien que l’état-major ait officiellement nié avoir visé des innocents.
Le conflit lié à l’insurrection jihadiste, qui dure depuis 2009, a déjà causé plus de 40 000 décès et provoqué le déplacement de deux millions de personnes, selon les données de l’ONU. Le lac Tchad demeure une zone de haute tension où s’affrontent les forces régionales, Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP).
Pour tenter de stabiliser la région, une Force multinationale mixte (FMM) regroupe le Nigeria, le Tchad, le Cameroun et le Niger. Toutefois, cette coalition a été affaiblie par le retrait du Niger en 2025, compliquant davantage la sécurisation de cet espace transfrontalier complexe.
