Au Burkina Faso, un constat glaçant s’impose : malgré l’augmentation des budgets alloués aux infrastructures publiques, moins de 40 % des projets prévus voient réellement le jour. Où s’envolent donc les 63 % restants ? Comment des milliards de francs CFA, destinés à des écoles, des routes ou des systèmes d’adduction d’eau, peuvent-ils s’évaporer avant même d’avoir été engagés ? Plongée dans les rouages d’un système où les promesses budgétaires ne riment plus avec réalisations concrètes.
Un paradoxe économique : l’argent mobilisé, les infrastructures absentes
Depuis 2021, le Burkina Faso a renforcé ses cadres réglementaires et gonflé ses enveloppes budgétaires pour moderniser son économie. Pourtant, sur le terrain, l’accès aux services essentiels reste un mirage pour des milliers de citoyens. Les rapports d’évaluation révèlent une réalité implacable : seulement 37 % des projets d’investissement public aboutissent. L’écart entre les annonces et les réalisations ne résulte pas d’un manque de ressources, mais d’un dysfonctionnement structurel profond. Comment expliquer que des fonds colossaux disparaissent sans laisser de traces tangibles ?
Le premier gouffre : des projets lancés sans fondations solides
L’un des principaux responsables de cet échec est l’insuffisance des études préalables. Nombre de projets sont inscrits au budget national sans analyse de faisabilité sérieuse. Résultat ? Des coûts sous-estimés, des sites inadaptés, et des priorités floues. Dès les premiers mois de chantier, les imprévus techniques surgissent, les budgets explosent, et les travaux s’arrêtent net. Les premiers décaissements, déjà engagés, sont engloutis sans que rien ne soit construit. Une partie des fonds publics part ainsi en fumée avant même que les premiers coups de pioche ne soient donnés.
Le deuxième piège : un labyrinthe administratif asphyxiant
La chaîne de commande des marchés publics au Burkina Faso ressemble à un parcours semé d’embûches. Entre les procédures d’attribution interminables, les retards de paiement récurrents et les lourdeurs bureaucratiques, les entreprises locales du BTP sont souvent contraintes à l’arrêt. Les retards de trésorerie étouffent les petites et moyennes structures, qui finissent par abandonner les chantiers en cours. Sans trésorerie stable, impossible de recruter des ouvriers, d’acheter des matériaux ou de payer les sous-traitants. Les milliards prévus pour les infrastructures se transforment alors en dette pour l’État et en faillites pour les acteurs économiques locaux.
Le troisième fléau : des infrastructures livrées, puis oubliées
Parfois, contre toute attente, un ouvrage parvient à être terminé. Mais la victoire est de courte durée. Faute de budgets dédiés à la maintenance, les routes neuves se dégradent en quelques mois, les systèmes d’éclairage public tombent en panne, et les équipements scolaires deviennent inutilisables. L’entretien, souvent négligé, fait partie intégrante de l’investissement public. Sans lui, tout le capital engagé s’effrite prématurément, réduisant à néant les efforts initiaux. Les infrastructures promises deviennent alors des coquilles vides, symboles d’un gaspillage coûteux et inutile.
Le quatrième écart : des lois modernes, mais une application fantôme
Le Burkina Faso a adopté des réformes ambitieuses pour rassurer ses partenaires internationaux : transparence accrue, suivi rigoureux des dépenses, et évaluation systématique des projets. Pourtant, sur le terrain, ces règles restent largement lettre morte. Les rapports de suivi sont souvent incomplets, les indicateurs de performance ignorés, et les audits purement formels. Les faiblesses structurelles persistent, et les milliards continuent de s’évaporer dans un système où la théorie ne rencontre jamais la pratique. Les citoyens, eux, paient le prix fort de ces dysfonctionnements à répétition.
Les Partenariats Public-Privé : une solution miracle ou un nouveau piège ?
Face à cette crise de l’exécution, certains suggèrent de faire appel aux Partenariats Public-Privé (PPP) pour attirer des investisseurs privés. L’idée est séduisante : déléguer la gestion des infrastructures à des acteurs capables de mobiliser des capitaux et d’optimiser les coûts. Mais attention : sans avoir corrigé au préalable les failles du système actuel, cette approche risque de se transformer en un nouveau gouffre financier. Les surcoûts, les garanties publiques complexes et les risques de corruption pourraient alourdir la dette publique sans garantir une meilleure exécution des projets. Plutôt que de colmater les fuites avec un pansement, il est urgent de réparer la tuyauterie dans son ensemble.
Réinventer la gestion publique : la seule issue pour sauver les milliards perdus
Injecter davantage de fonds dans un système défaillant reviendrait à combler un tonneau percé : l’argent partirait en fumée sans jamais atteindre sa cible. Pour le citoyen burkinabè, la seule mesure pertinente reste la réalité des infrastructures livrées, leur durabilité et leur impact concret sur le quotidien. La réussite d’une politique d’investissement ne se juge pas à la taille du budget voté, mais à l’efficacité de son exécution. Avant de mobiliser de nouvelles ressources, l’État doit impérativement rétablir la chaîne d’exécution publique. Il est temps de passer des annonces spectaculaires aux résultats tangibles, pour que chaque franc engagé se transforme enfin en progrès réel.