BÉNIN — POLITIQUE INTÉRIEURE
Bénin : après une victoire écrasante, Romuald Wadagni devient président dans un contexte politique verrouillé
Romuald Wadagni a été investi dimanche 24 mai à Cotonou pour un mandat de sept ans. L’ancien ministre des Finances de Patrice Talon promet une continuité économique tout en amorçant un rapprochement inédit avec les pays du Sahel, dans un scrutin où l’opposition a été systématiquement marginalisée.

Avec 94 % des voix, Romuald Wadagni a été élu dès le premier tour lors d’un scrutin marqué par l’exclusion de la principale force d’opposition. Ce résultat, validé par la Cour constitutionnelle, place le nouveau président dans une position de force pour les sept prochaines années. À 49 ans, ce technocrate formé à l’international succède à Patrice Talon, dont il fut l’un des principaux collaborateurs pendant une décennie.
Un passage de témoin économique et politique
Romuald Wadagni incarne la continuité du modèle économique béninois tel qu’il a été conçu par son prédécesseur. Ancien associé chez Deloitte, il a piloté la stratégie financière du gouvernement depuis 2016, avec à son actif plusieurs levées de fonds réussies sur les marchés internationaux. Son élection, acquise face à un unique adversaire, s’inscrit dans le cadre d’une réforme constitutionnelle adoptée en 2025, qui allonge la durée du mandat présidentiel à sept ans et decouple les élections législatives de la présidentielle.
La vice-présidente Mariam Chabi Talata, déjà en poste sous Talon, a été reconduite à ses côtés, confirmant la stabilité de l’exécutif. Ensemble, ils forment un duo qui devra gérer un paysage politique profondément transformé, où l’opposition peine à exister.
Une cérémonie sous haute sécurité et forte symbolique
L’investiture a débuté à 9h30 au Palais des Congrès de Cotonou, en présence de plus de 6 000 invités. Patrice Talon a officiellement transmis les attributs de la présidence à son successeur après un entretien privé au Palais de la Marina. La prestation de serment, prononcée à 11h10 sous les yeux de la Cour constitutionnelle, a été suivie de la remise des insignes honorifiques et du drapeau de commandement.
Parmi les personnalités présentes figuraient d’anciens chefs d’État comme Nicéphore Soglo et Thomas Boni Yayi, salués par le nouveau président. L’organisation millimétrée de l’événement a été saluée, mais elle contraste avec un contexte politique où la contestation est systématiquement étouffée. Le parti Les Démocrates, principal mouvement d’opposition, a vu sa candidature invalidée pour des raisons administratives, confirmant une tendance de verrouillage du jeu politique béninois.
Un scrutin sans opposition : les coulisses d’une élection controversée
L’exclusion du parti Les Démocrates, dirigé par l’ancien président Thomas Boni Yayi, s’inscrit dans une série de restrictions qui limitent la participation politique. En octobre 2025, la Cour constitutionnelle a confirmé l’invalidation de la candidature de Renaud Agbodjo et Judes Lodjou, faute de parrainages suffisants. Des figures comme Reckya Madougou et Joël Aïvo, condamnées à de lourdes peines de prison, restent emprisonnées, tandis que d’autres opposants ont choisi l’exil.
Les règles électorales ont également été durcies : frais d’inscription élevés, certificats de conformité contrôlés par le pouvoir, et seuil minimal de 20 % des voix par circonscription pour conserver des sièges. Aux législatives de janvier 2026, Les Démocrates n’ont remporté aucun siège, confirmant l’asphyxie progressive de l’opposition. La Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET), souvent critiquée pour son usage politique, joue un rôle clé dans ce dispositif.
Une diplomatie régionale en mutation
Le discours d’investiture de Romuald Wadagni a réservé une place inattendue à la sécurité régionale. Seize délégations étrangères étaient présentes, une première pour une cérémonie d’investiture au Bénin. Parmi elles, des représentants de l’Alliance des États du Sahel (AES), dont le ministre nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine, dont la présence a suscité des applaudissements nourris. Ce geste rompt avec la tension diplomatique qui oppose Cotonou et Niamey depuis la fermeture de la frontière commune en 2023, notamment en raison des tensions autour de l’oléoduc transportant les hydrocarbures nigériens.
Sur le plan intérieur, Wadagni a promis de traduire la croissance économique en bénéfices concrets pour les populations, en ciblant particulièrement les jeunes, les femmes, les ruraux et les classes moyennes. Il a également réaffirmé la fermeté de l’État face aux groupes armés actifs dans le nord du pays depuis 2022. Son discours, structuré autour d’une adresse répétée aux différentes franges de la société, a mis en avant l’inclusion, avec une attention particulière portée aux femmes et à la diaspora.
Les défis immédiats du nouveau président
Plusieurs enjeux attendent Romuald Wadagni dans les semaines à venir. La composition du gouvernement, attendue dans les jours suivant l’investiture, révélera si le nouveau président s’inscrit dans la continuité de Patrice Talon ou s’il marque une rupture. Le sort des opposants emprisonnés, comme Reckya Madougou ou Joël Aïvo, sera également scruté : une amnistie pourrait envoyer un signal fort en faveur du pluralisme.
Enfin, la concrétisation du rapprochement avec les pays de l’AES dépendra de gestes concrets, comme une éventuelle visite officielle à Niamey, Bamako ou Ouagadougou. Le Bénin entre dans une nouvelle ère politique, où la stabilité économique contraste avec un pluralisme politique en net recul.
