Au Burkina Faso, la mémoire de Thomas Sankara au cœur d’un bras de fer entre l’État et sa famille

Depuis plusieurs années, la figure de Thomas Sankara occupe une place grandissante dans le discours officiel du Burkina Faso. Sous la présidence d’Ibrahim Traoré, les hommages se multiplient et les initiatives mémorielles se structurent. Pourtant, derrière cette mise en scène institutionnelle, une interrogation demeure : l’État cherche-t-il à s’approprier l’héritage du « père de la révolution » au détriment de sa propre famille ?

Une mémoire familiale face à une mémoire d’État

Thomas Sankara n’appartient pas seulement à l’histoire nationale du Burkina Faso. Il est aussi le père, l’époux et le frère d’une famille qui a vécu son assassinat comme une blessure intime. Mariam Sankara, ses enfants Philippe et Auguste, ainsi que les frères et sœurs du défunt président, incarnent cette mémoire familiale. Or, depuis 2023, leurs relations avec le pouvoir de transition se sont révélées bien plus conflictuelles que ne le suggère la communication officielle.

Février 2023 : la fracture de la réinhumation

Le désaccord le plus marquant remonte à février 2023. Après l’exhumation des corps de Thomas Sankara et de ses douze compagnons, le gouvernement décide de procéder à leur réinhumation sur le site de l’ancien Conseil de l’Entente, rebaptisé Mémorial Thomas Sankara. Ce lieu est symboliquement chargé : c’est là que Sankara et ses compagnons ont été assassinés le 15 octobre 1987.

La famille Sankara s’oppose fermement à cette décision. Le 16 février 2023, Mariam Sankara, ses deux fils et les frères et sœurs du défunt président interpellent directement Ibrahim Traoré pour lui demander de renoncer à ce choix. Ils proposent trois alternatives : le cimetière de Dagnoën, le Jardin de l’Amitié et le Jardin Yennenga. Le désaccord devient public. La famille estime que la décision a été prise sans véritable consensus et annonce qu’elle ne participera pas à la cérémonie. Le 21 février, elle confirme qu’elle ne sera ni présente ni représentée. Le 23 février, l’inhumation se tient malgré tout. Le pouvoir avance ; la famille reste à distance.

Un héritage progressivement institutionnalisé

Depuis cette séquence, la présence institutionnelle de Sankara n’a cessé de s’intensifier. Le mausolée destiné à Thomas Sankara et à ses douze compagnons est construit sur le site du Mémorial. Ibrahim Traoré en pose la première pierre le 15 octobre 2023, et l’inauguration a lieu en mai 2025. Le projet est officiellement présenté comme un moyen de préserver et de promouvoir l’héritage politique du père de la révolution d’août 1983.

En 2026, cette politique mémorielle franchit une nouvelle étape avec l’instauration de cérémonials militaires mensuels dédiés à Sankara. Présentés comme ayant été institués sur instruction d’Ibrahim Traoré, ces rendez-vous réguliers transforment la commémoration en institution. Le pouvoir ne se contente plus d’honorer Sankara : il organise, structure et met en scène sa mémoire.

La construction d’une filiation politique

Cette mise en scène n’est pas neutre. Elle permet au régime d’inscrire son action dans une filiation révolutionnaire puissante. En février 2026, lors d’un hommage, le directeur de cabinet du président affirme que le « flambeau » de Thomas Sankara est désormais porté par Ibrahim Traoré. En juin 2026, le ministre des Affaires étrangères reprend cette idée en déclarant que ce flambeau est porté « avec dignité et engagement » par le capitaine Traoré.

Ce discours contribue mécaniquement à rapprocher les deux figures dans l’imaginaire collectif : Sankara, le révolutionnaire assassiné ; Traoré, le jeune capitaine présenté comme son continuateur. Des chercheurs ont d’ailleurs relevé la fréquence avec laquelle Traoré invoque la mémoire de Sankara et reprend certains thèmes associés à l’ancien président, notamment la souveraineté et le rejet de la dépendance extérieure.

Un enjeu politique autour du corps et de la mémoire

Pour les proches de Thomas Sankara, cet héritage ne peut être réduit à un instrument de communication politique ou à un décor de légitimation. Le corps de Sankara, ses restes, son lieu de sépulture et sa mémoire familiale ont une dimension intime que l’État ne peut pas entièrement absorber. Or, depuis 2023, le pouvoir a pris la main sur une grande partie de la mise en scène institutionnelle de cette mémoire : réinhumation, mausolée, cérémonials militaires, hommages officiels et références permanentes à la révolution.

Le paradoxe est saisissant : le pouvoir qui revendique aujourd’hui l’héritage politique de Sankara est aussi celui avec lequel une partie de sa famille s’était retrouvée en désaccord sur la manière même de disposer de ses restes. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’Ibrahim Traoré cherche personnellement à « prendre » Sankara à sa famille. Mais les faits montrent que le régime construit progressivement un récit dans lequel Traoré apparaît comme l’héritier politique du capitaine Sankara.

Une mémoire qui appartient-elle au pouvoir ?

La question la plus sensible reste celle-ci : Thomas Sankara n’est pas seulement une statue, un mausolée ou une cérémonie militaire. Il est aussi une histoire familiale, une mémoire douloureuse et un combat politique dont l’interprétation ne peut être imposée par décret. Le pouvoir de transition peut légitimement honorer sa mémoire, restaurer des lieux, organiser des cérémonies et préserver ses archives. Mais peut-il, au nom de cette réhabilitation, se présenter comme le dépositaire naturel de son héritage ?

Le précédent de 2023 montre que la famille Sankara n’a pas toujours accepté les choix du pouvoir. À force de se présenter comme celui qui « porte le flambeau » de Sankara, Ibrahim Traoré risque de faire glisser la mémoire d’un homme assassiné en 1987 vers une autre histoire : celle d’un pouvoir contemporain cherchant à inscrire son propre nom dans la continuité de la révolution. Sankara avait laissé une œuvre et une pensée. Traoré construit aujourd’hui son propre pouvoir. Entre les deux, la mémoire de Thomas Sankara est devenue un enjeu politique majeur.